24/04/2009

Amélie-aux-volutes

 

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Aurélie contemple son passé en tirant sur sa « parisienne »: elles sont toutes là, les preuves de sa longue existence, bien alignées sur le manteau de sa cheminée. Et quand un doute la taraude sur la réalité de son existence, elle s'approche de son miroir pour s'assurer qu'il lui renvoie bien l'image fidèle de sa face ridée. La preuve par son propre reflet...

 


 

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La dernière bûche s'est consumée il y a huit années déjà dans cette cheminée en marbre authentique. Il a fallu renoncer, en ce mémorable jour maudit où le peuple a admis l'Initiative populaire à 80 % des votants, à l'ouïe du joyeux crépitement de l'écorce de bouleau, au spectacle des flammèches comme jaillies de la gueule d'un dragon, et au spectacle fascinant de la lente agonie du dernier fragment de bois. Et même au plaisir de recueillir soigneusement les cendres du défunt brasier pour en nourrir les roses trémières dans leur pot en terre cuite...Parfois, lorsque le ciel est gris, elle se surprend à penser à ses propres cendres...

 Il y a huit ans, les EMS ont interdit la culture de plantes en pot et l'introduction de fleurs coupées en vase, « principe de précaution oblige ». Par égard pour le personnel, surmené en permanence, les visites ont été limitées au seul conjoint, à défaut à l'ainé(e) des enfants. Une fois par semestre.

 Les écrans plats de télévision, de même que les ordinateurs portables, ont été confisqués au motif – fort discutable d'ailleurs – que leur usage était indissociablement lié à l'émission d'ondes électro-magnétiques, non-ionisantes, mais nocives pour la santé et le bon fonctionnement des neurones et des synapses des pensionnaires. (Un député avait bien tenté de monter à la tribune pour crier au scandale contre ces mesures liberticides mais ses premières paroles avaient été noyées dans une marée de ricanements cyniques au point que les clameurs populaires avaient contraint l'orateur à regagner son siège en silence...)

 - Tout le monde sait que c'est nocif ! On en a les preuves ! hurlaient les élus en choeur, se prévalant l'un de son titre d'avocat, l'autre d'ingénieur, le troisième de médecin.

 

Puis les feux ont été bannis des cheminées de salon dans tous les EMS. Depuis lors, ces élégants éléments de mobilier intérieur font figure de Minotaures dont la gueule serait restée bloquée sous le geste maladroit d'un maudit dentiste. Des béances inutiles dont il a fallu, de surcroît, boucher le conduit d'évacuation des fumées « cent mille fois plus toxiques que de l'amiante mélangée à du cyanure de potassium ».

 Ce matin, Aurélie est contrariée. Bien calée dans son « voltaire » décrépit, elle contemple son autel familial: les photos, bien alignées dans leur cadre à bordure dorée...Pour entraîner sa mémoire, elle récite les noms de ses petits et arrière-petits-fils: John... Kevin...Patrice ... Un rituel répété 20 fois par jour, jusqu'à l'obsession. Le plus souvent, elle parvient à énoncer les prénoms (souvent composés !) de 8 de ses ses descendants. Dans ses mauvais jours, elle recourt à l'arbre généalogique affiché à la paroi nord de sa minuscule résidence. John... Kevin... De la chair de sa chair. C'est sa fierté. C'est sa production. L' oeuvre de sa vie ! Sa seule production. Mais elle n'arrive jamais à décompter sa descendance au delà de 14 unités.Pourtant, elle sait qu'ils sont au nombre de dix-huit. Elle ne fut ni « trader » ni « infirmière » pas plus « qu'analyste financière ». Une simple fidèle épouse de chef de bureau. Bureau des plaques à vélo, cela s'entend. Mais ce spectacle issu de ses entrailles ne vaut-il pas tous les Prix Nobel ? D'autres ont produit des voitures, des livres, des symphonies, des formules mathématiques, des chaussures ou sont montés en chaire pour haranguer les foules en exposant leur théorie de la Révolution, parfois juchés sur de simples escabeaux ou des chaises de jardin métalliques; d'autres encore ont découvert de nouveaux astres échappant à l'oeil humain ou ont touillé les micro-organismes à main nue dans l'infiniment petit: des choses utiles à l'humanité, quoi ! Mais, elle, Aurélie n'a su produire que de la chair de sa chair. Et qui songerait à lui reprocher cette oeuvre bien achevée ?

 Mais voilà, sa vie a basculé au fil des progrès de l'hygiène et de la volatilité des législations. Des mesures prises par l'Europe pour son bien à elle et pour celui de sa descendance et la survie de Gaïa.

 Après l'interdiction des feux dans les cheminées de salon est venue celle des plantes en pots et en vase, puis celle des allumettes à laquelle ont succédé celle des chaussettes en coton (danger de contagion nosocomiale), celle du lard et du jambon (trop gras) celle du vin rouge et blanc (à cause des tannins toxiques !) et des pièces de monnaie en métal (fabriquées jusque là à partir de ressources non renouvelables !)

 « - John...Kevin...Patrice...Jean-Pierre... » Aurélie n'est pas dans son meilleur jour. Elle mélange prénoms et générations. Contrariée, elle frappe les accoudoirs du « voltaire » de ses mains décharnées où l'on peut lire ses « veines et ses peines ». C'en est trop ! La voici qui saisit son « Gérontoflux » et appuie sur le bouton en japonais et en anglais « Emergency ».

 Une agente va venir...Une agente est en route...vers la Room 5435....Je répète...Une agente...

 Cett voix robotique nasillarde jaillie de l'appareil est insupportable mais c'est le modèle unique imposé par l'Etat. Il n'y en a pas d'autre compatible avec le réseau des EMS-Euro-Sud, disent-ils. (Le doute est permis car dans ce genre de marché international, il arrive que des intermédiaires peu scrupuleux prennent leur commission au passage). En revanche, les pensionnaires, il est vrai, peuvent en choisir la couleur: jaune ou noire (les gris striés étant réservés aux « alzheimer »).

 - Aurélie, c'est la huitième fois dans la matinée que vous nous appelez en « émergence ». J'espère au moins que ce n'est pas pour qu'on vous allume encore une cigarette ? C'est mauvais pour vous, combien de fois faudra-il vous le répéter ?

 

Aurélie, morigénée comme une gamine qui aurait cassé son cerceau, se recroqueville dans son fauteuil et plaide:

 - Il me faut absolument un psycho-stimulant. Je n'ai pu réciter que les huit premiers prénoms de ma descendance depuis l'aube et je dois faire mes exercices mnémotechniques avant midi, Monsieur le docteur me l'a recommandé.

- Je le noterai dans votre dossier, Aurélie, vous exagérez vraiment et faites baisser la productivité de notre établissement en fumant vos cigarettes à la chaîne. C'est déjà la deuxième et il n'est pas encore midi ! On s'évertue à créer des synergies de proximité pour que vous puissiez continuer à résider chez nous et vous sabotez délibérément l'ensemble du dispositif socio-clinique fixé par notre organigramme et notre Bureau des Méthodes. Ce qu'il vous faut, c'est du CHAMPIX et du VALIUM et vous vous sentirez bien, le doc l'a dit !

 

Comme une condamnée à mort, la nonagénaire plaide pour une « dernière cigarette ». Mais elle ne peut atteindre le tiroir – fermé à clef – où « l'agente diplômée de l'«American Old Age Care » (Memphis) a prudemment rangé les « parisiennes » et le briquet confisqués.

 

- Aurélie, vous savez que chaque cigarette que vous fumez ampute votre espérance de vie de cinq minutes. Votre reliquat de capital de vie, selon les résultats produits par l'ordinateur central, n'est plus que de 18 heures, selon vos dernières analyse de sang, de salive et d'urine. Dix-huit heures, compte tenu de nos calculs, cela vous range ipso facto dans la catégorie des « mortes virtuelles ». Oui, vous devriez donc être déja morte, selon nos extrapolations issues du calcul intégral. Or vous avez passé le délai de survie établi scientifiquement. Désolée mais je dois signaler votre cas au Grand Ordonnateur et vous inscrire sur la liste d'attente thanato-pathologique de la Clinique du Grand Espoir. Dès ce soir, comme vous avez dépassé le seuil critique, vous serez au régime de « soleils verts » puis, en alternance, jour après jour, de « soleils jaunes ». Il devrait y avoir une vacance pour vous à l' »Euthanatrip » lundi prochain. Je vais d'ailleurs immédiatement vérifier le programme des interventions avec la Cheffe des Disponibilités.

 

Aurélie n'a pas bronché à l'ouïe du verdict de ce que les spécialistes du lieu nomment, de manière euphémistique, « pronostic ultra-vital ». Le moment tant attendu depuis des années s'approche enfin. Le privilège de l'Euthanatrip en Clinique du Grand Espoir (CGE), qui dit mieux ?

 

- Heureusement que j'ai prévu de contracter une assurance Euthanatrip à l'age de 18 ans ! observe la nonagénaire in petto , ravie de sa sage décision précoce, alors que l'infirmière, à bout d'arguments, lui allume sa seconde « parisienne » de la journée, d'un geste sec et agacé.

 - Ah , j'allais oublier l'essentiel: quelle musique choisissez-vous pour votre accompagnement lundi prochain ? En format WAV..? MP3 ? OGG VORBIS ?

 - La Valse des Fleurs...oui....La Valse des Fleurs du Casse-Noisette ...je vous en supplie, faites ça pour moi. Peu importe le format pourvu qu'on m'accepte à la CGE !

- Oui, c'est un classique. On nous la demande souvent. C'est de Tchaikowsky, je crois ? Je vous la programme en MP3 et en boucle, au cas où le processus durerait plus longtemps que prévu. Il faut compter avec les grèves...

 - Ah...encore un détail, Aurélie: n'oubliez pas que le personnel vous fera prendre un bain lundi matin à l'aube: le personnel des fours prétend que les patients non lavés, ça encrasse les filtres...

 

Aurélie hoche la tête en signe d'entendement, ferme ses paupières lasses et laisse échapper deux faisceaux de fumée bleue par ses narines.

La voici soulagée...

On la dirait déjà en extase... (P.L.) 

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