25/04/2009

Les morts ont toujours tort

 

Quand j’étais petit, maman m’avait expliqué:” Si tu vois des feux follets en passant près du cimetière de notre bourgade, ne t’inquiète pas: ce ne sont que d’inoffensifs effluves de gaz de marais qui prennent feu -

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surtout en été - en s’échappant des tombes… C’est du méthane.”


 

Crânement, je passais donc près du cimetière où ne reposaient, dans mon esprit, que des imprudents, des malades mal soignés, des gens qui ne s’étaient pas trop bien comportés, en un mot: des coupables et des maladroits ou des inutiles. De pitoyables exceptions exceptionnelles.

Et il m’arriva souvent d’admirer de beaux feux follets jaillir des tombes municipales en produisant de très jolis effets semblable à ceux des alumettes de Bengale le 14 juillet…

J’avais quatre ans.

Il y avait donc, derrière le mur d’enceinte au fond de la terre, Mme B. “morte parce qu’elle avait été soignée par un mauvais médecin”. En tirant le rideau, j’ai vu toute la scène qu’on m’avait bien entendu interdit de regarder: “à trois heures cet après midi: ils viendront chercher le corps…” murmuraient les commères du quartier. J’avais tendu l’oreille…

Evidemment, émoustillé par l’interdit, je fus l’un des premiers du quartier à écarquiller les yeux pour ne rien perdre du spectacle inédit: le corbillard, tiré par deux chevaux, les volets fermés depuis trois jours de la maison funèbre de Mme B. , les employés des pompes funèbres portant délicatement cette grande et jolie boîte oblongue en bois vernis dont les poignées métalliques étincelaient au soleil… Tout métal jaune était pour moi de l’or même si, dans mon for intérieur, je savais fort bien qu’il s’agissait de cuivre ou pire, de laiton, comme les tringles de rideaux.. La boîte ressemblait un peu à notre morbier sauf qu’il n’y avait ni balancier ni aiguilles pour indiquer les heures. Mme B. pouvait-elle vraiment accepter d’être couchée là dedans sans protester ? On aurait tout de même pu ménager une lucarne à sa boîte… J’étais aux premières loges pour savourer la scène.

Alors que s’éloignait déjà le corbillard au son du martèlement sourd des sabots des chevaux, des points d’interrogation éclataient dans ma tête: Qui va creuser la tombe et avec quel outil puisqu’il gèle à pierre fendre ? Les fleurs ne vont-elles pas geler instantanément ? Pourquoi certaines tombes ont -elles des croix en pierre et d’autres en bois ?

En revanche, il est un domaine où j’avais une certitude absolue: quand on est gentil, que le Père Noël vous a même apporté des cadeaux, qu’on obéit à son papa et à sa maman, qu’on se brosse les dents sans rechigner et qu’on ne joue plus avec les allumettes,aucun risque: Dieu veille sur nous et nous protège d’un tel destin. Ma foi, tant pis pour les pauvres qui n’ont pas bien mangé leur soupe, qui ont bu trop d’alcool ou qui étaient méchants: pas étonnant qu’ils passent dans le camp mystérieux des morts et finissent au cimetière.

D’ailleurs, dans mon livre d’images, c’était bien marqué: la Belle au Bois dormant finit par se réveiller. Mme B. avait donc encore une chance de s’en sortir après sa mise en terre.

(En croquant des pommes, je m’assurais toujours auparavant, qu’aucune sorcière ne les avait empoisonnées…)

Bon, il y avait tout de même des exceptions à mon système de pensée: le petit C., fils cadet de l’entrepreneur de génie civl, avait été écrasé par une pelle mécanique. Il avait quatre ans, comme moi, et je jouais souvent avec lui dans le bac à sable. L’ouvrier avait omis, à l’heure du déjeuner, de faire reposer la lourde pelle mécanique sur le sol, comme le lui imposait les consignes de prudence du règlement. Le conducteur de l’engin était, bien sûr, un immigrant sicilien. La police, paraît-il, était venue ramasser les “restes du petit”. L’enfant s’était juché sur la lourde machine, avait joué imprudemment avec les manettes. En redescendant de l’engin, la pelle l’avait écrasé. La bourgade était en émoi.

Deux jours après l’accident, j’étais allé voir sur place pour constater la présence d’une tache de sang dans la cour de l’entrepreneur. C’est tout ce qui restait de mon camarade de jeux. Et je ne pouvais, malgré tous mes efforts, aller le voir au Ciel.

Enfin, le vieux balayeur communal à la retraite avait, lui aussi, terminé dans une longue boîte en bois verni: Il était tout ridé, édenté et ne tenait plus sur ses jambes et je l’avais vu plus souvent qu’à l’ordinaire tituber à la sortie des cafés. Pas étonnant ni regrettable, à mes yeux, qu’il fût mort. (Je regrettais pourtant d’avoir loupé le moment où les croque-mort chargent la boîte sur le corbillard et que les chevaux piaffent d’impatience en hennissant nerveusement).

Puis mon Kiks est mort: c’était mon vénéré chat tigré. Dramatique. Electrocuté en montant sur des pylones électriques en bois. Je le pleure encore à l’heure actuelle. Je n’ai vu ni son corps ni la jolie petite boîte oblongue dans laquelle on l’avait probablement emballé.

Puis, un jour sur le chemin de l’école, j’ai vu tuer et dépecer un cochon près de la fontaine publique, à ciel ouvert. Il se laissait ouvrir le ventre sans grogner. Fascinant. (Ce n’est que bien plus tard que j’ai compris d’où venait le jambon…miam miam…)

Tous ces morts, chat, cochon, malades mal soignés, vieux alcooliques “allaient au Ciel” finalement. J’étais rassuré.

La mort était donc un simple accident fort improbable qui n’arrivait qu’aux imprudents, au malades et aux méchants. Certains l’avaient vraiment cherché et même, dans certains cas, bien mérité.(J’en étais convaincu).

Moi, j’étais bien à l’abri d’une telle mésaventure.

J’avais, pourtant, un peu de peine à comprendre que l’on enterrât Mme B. au cimetière mais qu’elle fût en même temps au Ciel. La croix surmontant les sépultures devait sans doute jouer un rôle dans ce singulier voyage vers le nuages. De même que les couronnes ornées de fleurs en celluloid et de perles de verre.

Bien plus tard, j’ai entendu parler du Soldat Inconnu.

Je ne comprenais pas pourquoi on en faisait si grand cas puisqu’il était inconnu. Pourquoi pleurer quelqu’un qu’on ne connaissait pas ?

Et, vers quatre ou cinq ans, je feuilletais fébrilement mon Petit Larousse que j’ouvrais à la page du “Squelette humain” avec sa cage thoracique semblable à celle d’épaves de navires drossés contre les écueils et cette étrange colonne vertébrale ophidienne avec une tête de mort au sommet et des dents pas cachées par des lèvres.

Et je pensais souvent à Mme B. transformée en squelette.

Le jour où on a voulu me faire croire que nous avons tous un squelette caché dans notre corps, je vous avoue que cette idée saugrenue m’a donné des haut-le corps. Les planches anatomiques en couleurs du Larousse montrant les muscles et les nerfs, passe encore..! mais l’hypothèse que chacun d’entre nous renferme un squelette et une tête de mort potentielle me dégoûtait franchement.

Aujourd’hui encore, j’en suis fort étonné et demeure incrédule malgré l’opinion générale qui prévaut en la matière.

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01:20 Publié dans Humour | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : mort, décès, funérailles, enfance, philosophie | |  Facebook

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