03/03/2011

On n'interviewe ni les tyrans ni les fous

mikeold.jpgParmi les personnage sulfureux qu'il nous a été donné d'approcher à des fins d'interview pour la presse, la radio et la télévision,  figurent dans notre collection (à Londres, en 1963) Mlle Françoise Dior, nièce du grand couturier et  son fiancé, Colin Jordan et, à une autre occasion (à Genève)  Madame Yekaterina Furtseva, ministre (en exercice) de la culture de l'empire soviétique. Souvenirs...

Quand «Mademoiselle Dior» vantait les mérites du nazisme(Document INA)


adolfbriefmarke (Custom).jpgLe singulier couple, à la veille de son mariage, avait  soulevé l'indignation du monde entier, en particulier chez les Britanniques: la Française , Françoise Dior, se proclamait nazie Urbi et Orbi. Elle avait lié son sort matrimonial avec un personnage non moins sulfureux, Colin Jordan, leader du Parti nazi britannique.

Laborieusement, nous avions prévu une liste de questions, espérant trouver chez ce couple quelques réponses sinon raisonnables, du moins raisonnées pour légitimer leur choix idéologique aussi déviant que sulfureux. Ces préparatifs se sont révélés vains: on ne peut communiquer ni avec des schizophrènes en état de crise ni avec des personnages captifs de leur  erreur, de leurs slogans, de leur idéologie. Quant à capter leurs propos pour mieux en dénoncer le caractère monstrueux, cela équivaut à propager leur idéologie. Et au pire, donner l'impression de s'en rendre complice nolens volens. Malaise...

Souvenir: Mlle Françoise Dior, glaciale et hautaine dans son allure et son verbe, se contentait de répéter, de manière simpliste et définitive, qu'elle entendait "défendre la race aryenne" qu'elle estimait fort menacée. Aucun sourire. Une "blank face" parfaite. Aucune émotion. Aucun sentiment apparent. Une telle femme était-elle capable d'aimer ?  Non, elle n'avait pas le sentiment de deshonorer la famille Dior (accablée par ce mariage !) . Oui, elle se disait heureuse d'avoir trouvé son partenaire idéal en la personne de son  Führer britannique, Colin Jordan, pour cet imminent mariage de... déraison. Pour lui, plus prolixe, les chambres à gaz, le génocide des Juifs, des Tziganes, des homosexuels, des socialistes, des malades mentaux et des handicapés physiques n'étaient qu'une pure invention de l'adversaire et d'historiens mal informés. L'héritage du Führer devait être repris avec ferveur et courage. Des milliers d'adhérents, disait-il, pensaient comme lui...et allaient suivre son panache brun !

Le village martyr d'Oradour-sur-Glâne (Limousin), le Blitz, les V1, les V2, les camps d'extermination et toutes les horreurs de la Seconde Guerre mondiale et la victoire finale des Alliés ne lui suffisaient-elles pas pour les détourner de leur vénération pour le Führer et son idéologie ?

Pas le moins du monde puisque le Führer aurait pu gagner et qu'il avait raison ! (sic)

Aucun signe, symbole ou littérature nazie dans le petit appartement modeste du quartier de Notting Hill Gate où eut lieu cette singulière et mémorable brève rencontre.

diorcouple467.jpgUn couple ordinaire, banal, poli dans ses manières, apparemment sans violence aucune ni exaltation dans le discours. Qu'une longue théorie d'arguments figés, comme on peut en entendre dans des asiles d'aliénés. Le tout prononcé sur un ton d'évidence, comme disent les comédiens.

Prenaient-ils plaisir à épater le bourgeois en confortant leurs identités chancelantes ? Voulaient-ils sortir de l'ombre et, incapables de produire autre chose que du discours révisionniste, gagner tout simplement en notoriété ?
(Illustration: capture d'écran INA)

Nous ne saurions le dire. Ils paraissaient sincères et convaincus dans leurs propos. A leurs yeux, le monde entier avait tort et eux seuls raison. Madame avouait tout au plus ses penchants royalistes (ce qui n'est pas infamant, que l'on sache...)

- Je me réjouis de sceller notre union par notre pacte de sang, nous avait encore confié Françoise Dior, nièce du grand couturier Christian, faisant allusion au rituel de la mafia et de la Wicca au cours duquel  des incisions sont pratiquées sur les doigts ou les poignets des conjoints qui scellent ainsi leur union et, en les rapprochant, marquent ainsi le caractère "sacré" et éternel de leur engagement.

Le reportage illustré  que nous avions tiré de cette mémorable  rencontre fut publié dans de nombreux magazines, soulevant des centaines de lettres de lecteurs indignées par ce mariage unique en son genre. Nous n'avons échangé aucune poignée de mains (cela ne se fait pas dans la culture britannique) ni trinqué - même avec une tasse de thé - avec ce couple sans autre signe particulier que leur révulsif égarement. Des gens tout à fait ordinaires...Comme ceux qui, jadis, applaudissaient le Führer.

On n'interviewe pas des égarés de cette espèce. Mais on peut en capter et immortaliser le spectacle, non ?

furtseva.jpgAutre rencontre singulière. Celle avec la Furtseva. C'était à l'Ambassade soviétique à Genève, avant la Glasnost... Yekaterina Furtseva était à l'époque ministre de la Culture de l'URSS. Nous avions sollicité son interview, sans illusions, pour savoir ce qu'elle pensait des intellectuels "dissidents" soviétiques.

-  Furtseva répondra à vos questions demain matin à onze heures !

Nous regardons le personnage, plusieurs fois membre du Politburo et proche de Kroutchev. Nous allons étudier sa biographie avant l'interview. Demain, à coup sûr, il n'y aura rien à en tirer mais la manière dont elle nous répondra sera révélatrice de son état d'esprit. Même si l'interview est indifusable, l'opus ethnographique pourra dormir et se valoriser aux archives...

A onze heures tapantes, nous voici prêts à capter le discours de la Furtseva; l'Ambassade soviétique a fourni un interprète...La camera tourne...

- Le moment est-il venu, Madame, après le grand émoi suscité par les cas d' Alexandre Soljenitsyne et Andreï Sakharov en Occident, de libérer la parole des artistes et des savants en Union soviétique sans plus les inquiéter  ?

La Furtseva prend son souffle et s'engage dans un monologue exalté, ininterrompu, dont nous ne saisissons par un traître mot puisqu'elle s'exprime en russe mais ses mimiques, les traits de son visage indigné, courroucé, en disent plus long que les mots. La première salve passée, l'interprète nous indique que Mme Furtseva qualifie les "dissidents" de criminels de droit commun passibles du gibet, que les libertés publiques sont pleines et entières sur tout le territoire de l'Union soviétique mais que l'Etat ne tolèrera pas les abus des artistes subversifs qui sapent le succès planétaire de l'URSS, etc...

De temps en temps, comme elle s'adresse à nous plutôt qu'à la caméra, nous hochons poliment la tête pour signifier non pas que nous l'approuvons, mais que nous sommes attentifs à ses propos. Et comme elle sait que nous ne comprenons mot à son discours, elle s'évertue à compenser par des grimaces, des interjections, des mots répétés trois fois, et des regards hallucinés, indignés. Nous croyons bien nous souvenir qu'il lui est arrivé de taper du pied lorqu'elle a atteint l'apogée de son indignation !  Nous nous tenons à une distance critique de 1 m. 50 de l'oratrice qui poursuit son monologue avec vigueur, constance et une apparente inébranlable conviction. Et si cette femme, ingénieure-chimiste de formation, ne livrait son discours enflammé aux média du monde libre que pour consolider sa position, toujours fragile, au Kremlin ? Une manière d'enrougir son étoile comme d'autres redorent leur blason ? Nous avons soudain la certitude de tenir là non pas une moisson journalistique mais bien un spécimen ethnographique de première grandeur. Une interview qui ne sera jamais diffusée (effectivement) mais qui illustre parfaitement ce que donne le mélange d'une amazone et d' une virago nourrie chaque jour à la Pravda et comptable de ses propos devant le Kremlin.

pinocchiotiny.jpgAprès une deuxième et une troisième question qui fâche, la Furtseva est arrêtée net dans son élan. La bobine de pellicule est épuisée. Nous avons donc "conversé" durant dix minutes. Changement de rouleau dans la camera. Le cadreur et le preneur de son sont médusés. Nous échangeons quelques regards entendus en aparté. Nous relançons la machine... et engrangeons encore un morceau de la même rhétorique enflammée. L'interprète s'est évertué à résumer la pensée de la locutrice dans les rares plages où elle s'est tue.

L'opus historique doit dormir dans un tiroir, quelque part aujourd'hui.

La Furtseva n'est plus.

On n'interviewe pas une ministre de la Culture soviétique. Mais on peut en capter et immortaliser le spectacle, non ?

Ces jours derniers, vous aurez peut-être remarqué trois intervieweurs occidentaux face au roi Lear de Tripoli ? L'un d'entre eux s'est hasardé à demander au colonel Kadhafou s'il songeait à quitter le pouvoir et son pays. La réponse: un vilain ricanement saccadé et un rictus effrayant. Là aussi, ce n'est pas la réponse (évidente) qui comptait mais bien la réaction et le langage non verbal. Remarquons au passage qu'il faut beaucoup d'audace pour oser une telle question. D'autres insolents, par centaines, l'ont déjà payé de leur vie...

bokassapremier.jpgAu chapitre des interviews impossibles, il y eut celle - jamais diffusée non plus - de l'Empereur de Centrafrique, Bokassa Ier, réalisée pour la télévision à Zurich par un confrère de la SSR.

Les soirs d'hiver, quand les brumes gagnaient les mornes plaines entourant le studio de Seebach (ZH) et que l'ambiance était sombre, nous avions coutume de nous repasser cet opus désopilant jusqu'à nous en faire dilater la rate.  Nous espérons que le document existe encore et qu'il sera exhumé un jour pour le plus grand plaisir des foules qui en ont été privées jusqu'ici.

Nous regrettons vivement de n'avoir pu rencontrer et dialoguer avec cet Empereur.

Ce privilège avait été réservé, hélas,  à un journaliste qui débutait en télévision...

A la réflexion, il est vrai qu'il n'est point besoin d'aller recruter bien loin pour trouver d'autres sujets de dérision: les vacances de MAM en Tunisie et ses explications controuvées valent bien les propos du couple Dior-Jordan, de la Furtseva et de l'Empereur Bokassa Ier:-)

(jaw)

04:54 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : dior, nazi, colin jordan, yekaterina furtseva, bokassa | |  Facebook

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