03/04/2011

Yves Debraine, lumière de la "camera obscura", n'est plus

Yves-Debraine.jpgSes photos ont fait la Une des magazines du monde entier, de Paris-Match à Life de L'Illustré à Oggi et Le Ore. Gentleman de l'objectif, Yves Debraine, d'origine française, était notre Cartier-Bresson. Doué d'un entregent sans pareil, il évoluait avec la même aisance au bord des circuits de F1 que dans les salons de Monte-Carlo.

-Tu as de plus en plus la tête d'un bagnard, lui avait dit un jour un de ses amis, le prince Rainier III de Monaco, faisant allusion à sa coiffure en brosse, signe de virilité et d'assurance dans les années 1950. Yves Debraine avait la boutade aussi rapide que le déclic. D'humeur enjouée et joviale constante, on ne s'ennuyait jamais en  compagnie de cet homme modeste et qui était pourtant l'un des princes de la profession.


Histoire d'Oeuf...

Yves-Debraine.jpgYves vient donc de griller son dernier rouleau de pellicule en appuyant une dernière fois sur le déclic. A vrai dire, il n'utilisait plus de pellicule et, contrairement à d'autres de sa génération, s'était adapté rapidement au numérique . Nous l'avons bien connu à l'époque de notre stage à L'Illustré (1961-1963) , magazine qu'il alimentait de ses images qui transfiguraient la réalité: il savait comme personne suspendre le temps en vol et capter l'instant infime de vérité d'un skieur s'envolant d'une bosse neigeuse ou d'une voiture de course. Portraits, paysages, humains, tous étaient magnifiés par son art. Sous son déclic, la réalité devenait hyper-réelle et plus belle ou étonnante.  De sa voix de basse un peu gouailleuse, il lançait ses boutades et délicieuses insolences avec un geste auguste du semeur et puisait volontiers dans son riche gisement de souvenirs:

Un jour, au cantonnement, pendant la Seconde Guerre mondiale, alors qu'il allait jeter son barda sur un châlit, un de ses copains lui dit: Laisse-moi cette place et je te laisse la mienne ! Yves accepta le deal. A peine sorti du dortoir, un explosion se fit entendre. Le lit convoité par son camarade de chambrée était piégé...

De ses propres reportages dans le magazine Life - la Rolls des magazines avant que la télé ne bouffe tout - il souriait:

-Figure-toi qu'ils m'ont commandé un jour un reportage sur un "docteur pour poissons". Je lui ai fait endosser une blouse blanche et seringue brandie dans la main gauche, lui ai demandé de se saisir d'un minuscule poisson rouge dans un bocal de la main droite. Les Américains ont adoré mon "Swiss Fish Surgeon" !

Il suffisait d'y penser !

Et il riait de sa propre mise en scène comme un spectateur se penchant avec tendresse sur la comédie humaine, avec une  distanciation brechtienne et un humour caustique.

Life, fleuron de la presse illustrée mondiale, ne lésinait pas sur les moyens. Debraine était un collaborateur régulier de ce magazine à gros tirage. Il nous a confié que ce grand magazine américain avait fait appel un jour à un illustre hématologue suisse pour relire et vérifier quelques textes d'un numéro spécial consacré au sang humain. Ledit professeur était logé dans une suite du Waldorf-Astoria à New York. Prié d'attendre que les textes soient peaufinés par la Rédaction avant de lui être soumis, il a séjourné trois semaines dans ce palace et a dû taper sur la table pour exiger une acélération de la procédure car ses services étaient sollicités d'urgence en Suisse. Enfin, outre les frais considérables de séjour,  ledit professeur avait touché des honoraires faramineux pour lire...et vérifier un seul texte ! Age d'Or du reportage illustré, tué par l'image mobile qui en dit souvent moins qu'une photo fixe.  Contempler des photos Debraine, c'est se guérir  de l'indigestion de videos insignifiantes sur nos écrans.

Souvent, nous avons demandé à Debraine pourquoi il ne filmait pas avec une caméra de cinéma: C'est un autre métier. Je suis à l'aise dans le mien...

Bienveillant inné, il avait toujours le mot pour rire. Ne m'avait-il pas surnommé "Plume au Vent" lors de notre mémorable reportage à Val d'Isère sur le dernier style "fusée" inventé  par Honoré Bonnet, entraîneur de l'Equipe de France de ski:  ? C'était à la grande époque de Jean-Claude Killy, au Criterium de la Ière Neige.

Les magazines français avaient révélé qu'Honoré Bonnet avait renoncé au style "Oeuf" et qu'il avait mis ses skieurs au style révolutionnaire de "La Fusée". A bord de sa Peugeot 404 que notre prince des photographes pilotait comme un pilote de rallye sur routes enneigées, nous avions gagné Val d'Isère pour apprendre les arcanes de La Fusée par le texte et l'image et révéler tous les secrets de l'Equipe de France, au plus haut de sa forme.

Deux champions de l'équipe de France nous avaient été désignés pour démontrer la différence de posture entre l'Oeuf (abandonnée) et La Fusée. Nos démonstrateurs se donnèrent beaucoup de mal à accentuer les différences entre les deux styles. Clic ! Clac ! Yves, accroupi, prit des dizaines de clichés, de face et de profil. Les figurants furent priés de ne pas sourire pendant les prises de vue mais d'avoir l'air hyper-concentrés.

honorebonnetPuis nous avons été reçus par le Maître Honoré Bonnet, un extraverti à l'accent méridional, qui allait nous expliquer la théorie du nouveau style, seul capable de faire triompher l'équipe de France. Nous espérions qu'il ne se comporterait pas comme ces grands chefs qui couvrent leurs recettes d'un épais voile de secret:

-Quoi, vous venez de Suisse  enquêter sur La Fusée ? Eh ben, les gars, Bonne Mère, faut que je vous dise: c'était le 31 décembre. Nous étions tous un peu pompette au sommet de la piste de Bellverade. Quelqu'un a lancé: eh les gars, l'Oeuf, c'est terminé ! Maintenant, on va tous se planter des fusées au cul pour aller encore plus vite !  Place à La Fusée !!!

Un hebdomadaire français avait pris la boutade au sérieux et voici que nous étions à notre tour empêtrés dans un filet. Revenir bredouilles à Lausanne: jamais ! (J'avais emporté mes skis dont je comptais bien me servir pendant le reportage.) Yves, lui, était à pied, en bord de piste, pour immortaliser les champions français jaillissant d'une bosse en style "Fusée").

Mon texte sur les arcanes aérodynamiques de La Fusée doit donc beaucoup aux photos-preuves d'Yves Debraine:-)

Et je dois aussi  beaucoup à Yves Debraine, Georges Gygax et François Gonet -tous disparus - qui avaient fondé l'Agence Scope à Lausanne. De Londres (1963-1967), j'écoulais ceux des reportages qui avaient paru une fois en exclusivité dans des magazines comme Stern, Quick, Le Ore, Oggi, pour diffusion mondiale. Celui sur le "Confidences de la cuisinière d'Elizabeth II" a ainsi été publié dans le monde entier et fut d'un rendement exceptionnel. Deux ans plus tard, il paraissait encore dans des revues à grand tirage d'Amérique du Sud ou en arabe au Proche-Orient. Ce recyclage, pour une modeste commission de 40 % à l'Agence Scope, fut d'un très bon rapport durant des années. Merci à ces trois confrères, en particulier à Yves,  qui m'ont aidé à survivre comme jeune journaliste libre à Londres. Le dernier du trio vient de disparaître.

Et j'eus même l'honneur, en 1975, d'être photographié par Yves Debraine pour L'illustré, sans l'avoir sollicité, au motif que j'étais candidat à l'élection au Conseil municipal de la Ville de Genève (1975-1983) alors que je présentais régulièrement le Téléjournal à Zurich et les émissions régionales (Carrefour, etc) à la TSR. Certains y voyaient une incompatibilité majeure. Sur la page de droite, l'excellent Bernard Béguin, conseiller à la direction de la TSR,  lui aussi, "debrainisé", expliquait pourquoi un journaliste ne doit jamais faire de politique...à une époque  où la direction générale de la SSR était tenue par un PDC et où le correspondant de Neuchâtel de la TSR était secrétaire du Parti radical...et député au Grand Conseil ! Seul le cas du jeune socialiste, ardemment défendu par feu André Chavanne (soc.) et par Jean Brolliet (lib.), posait problème...Une ère où les cinq  cantons romands déléguaient chacun leur Conseiller d'Etat pour siéger de plein droit dans le Conseil d'administration (Comité directeur de la SRTR) et intervenaient directement dans les programmes, parfois avant même leur diffusion !!! Quod diis licet non bovis.

Grâce à la photo d'Yves Debraine, j'avais remporté - sans Fusée - la neuvième place (sur 18 élus) sur la liste du Parti socialiste. Merci Yves ! (jaw)

» L'Illustré: Yves Debraine, notre Cartier-Bresson

La Tribune de Genève: Décès d'Yves Debraine, photographe attitré de Charlie Chaplin

11:44 Publié dans Médias | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : debraine, photo, décès, reportage | |  Facebook

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