08/04/2011

Genève : Six jours captif des neurologues (II)

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Après notre rencontre fortuite avec le Vrai Maudet aux Urgences des Hôpitaux universitires de Genève (HUG), voici le récit de notre captivité, durant six jours, aux mains de neurologues qui ne vous lâchent jamais les baskets, qu'il vente ou qu'il neige. MOtif de ma captivité volontaire, librement consentie: perte totale de la vue de mon oeil gauche. Une fois dans le circuit, impossible de s'en dépêtrer...


Chronique d'un séjour au Service de neurologie des HUG - NB: Ce récit est plus ou moins le produit de mon imagination. Toute ressemblance avec des personnages ou des lieux existants ne serait que purement fortuite. Les prénoms sont tous fictifs.

Une fois le doigt dans l'engrenage, plus question de reculer, a fortiori d'échapper à la vigilance incessante des neurologues et de leurs appareillages sophistiqués, maniés par trois équipes d'infirmières secondées d'une armée d'aide-soignantes plus jolies les unes que les autres. Grâce aux « scopes », moniteurs électroniques juchés sur piédestal au chevet de chaque patient, mon rythme cardiaque, ma tension sanguine, mon rythme respiratoire et ma saturation d'oxygène dans le sang est surveillée 24 heures sur 24. Toutes les quarts d'heure (je crois), le brassard fixé à demeure sur mon biceps droit vient l'enserrer comme dans un étau. Et s'îl le faut, en plus, une infirmière vient prendre la tension sur l'autre bras. Par mesure de précaution ou par souci d'un rituel médical ?

-Détrompez-vous. Parfois, on peut lire l'humeur du patient en observant simplement ses variations de tension, nous confie une infirmière chevronnée.

needleknittingUne captivité librement consentie pour mon bien dans un carrousel d'où l'on ressort transpercé de toutes parts par des aiguilles toujours prêtes à jaillir des chariots médicaux poussés par d'infatigables infirmières vous pelotant les mains et les bras pour choisir vos meilleures veines. Ici aussi qui voit ses veines voit ses peines ! Aux « soins continus », je suis le cinquième et dernier arrivant dans cette singulière et pathétique Cour des miracles.

La chambre accueille simultanément six « attaqués vasculaires cérébraux ». Des pensionnaires dépêchés ici à titre préventif par des médecins de ville inquiets, parce que leurs patients éprouvent de drôles de sensations dans le crâne, symptômes perçus comme autant de signes annonciateurs d'attaques cérébrales...La première, nous indiquent des panneaux expliquant la maladie dans deux pièces ad hoc du Service de Neurologie, est souvent suivie d'une seconde, fatale, elle.

D'autres pensionnaires ont complètement perdu la tête et le prouvent en gémissant de manière pathétique durant des heures: O doux Jésus, pourquoi m'as tu fait ça ? Quelques mots, prononcés correctement, émergent de l'écholalie et de la glossolalie. D'autres patients encore, muets, dorment la bouche ouverte, ronflent, gémissent et dialoguent avec je ne sais qui pendant leur sommeil...Pour l'instant, isolé par les rideaux de mon cubicule, je ne perçois que des voix et des bruits derrière les cloisons en plastique translucide...Le spectacle inédit qui va m'être révélé est sans commune mesure avec ce que j'ai vu et décrit d'extraordinaire , comme journaliste, dans les asiles psychiatriques, les chapelles ardentes érigés sur les lieux de catastrophes naturelles, à la prison de Bristol ou de Wormwood Scrubs, et même, durant deux nuits, aux Urgences de l' »Hôpital de Genève » en ...1967 !

- Heureusement que vous avez modifié les circonstances de ce que vous avez vu et entendu aux Urgences car on pourrait presque reconnaître certains patients dans votre texte, nous avait dit à l'époque le patron du service des urgences après la publication de nos deux reportages nocturnes dans La Tribune de Genève. Il me souvient encore de l'étudiant aux diagnostics rapides qui, en présence de tout nouveau patient, commençait par s'exclamer : Il faut l'ouvrir ! Préparer la salle d'op ! Et de la suicidée (ratée) de Champel dont il avait fallu recoudre patiemment les nerfs, les veines, les muscles et les tendons de son poignet par micro-chirurgie. Un poignet coupé net comme un câble téléphonique. Et du flic qui, casquette vissée sur son chef, se penchait sur la blessée (qui s'était aussi entaillée les seins à la lame de rasoir) : « Alors Madame, ce qui compte pour moi, c'est de savoir si vous étiez seule en commettant votre acte ? Alors dites-moi : vous étiez seule, oui ou non ? Nous, on doit le savoir. Alors seule ou avec qui  et pourquoi ?».

Un médecin avait poliment éconduit l'intrus.

De l'avis du grand patron des urgences, l'ambiance de son service avait été bien traduite par mes soins sur le papier. Des centaines de lecteurs avaient adressé des plaintes au journal, à l'époque, sur le très mauvais accueil réservé aux cas d'urgence à l'Hôpital de Genève. D'où ces deux reportages qui doivent encore reposer, 44 ans plus tard, aux archives de ce quotidien, je suppose.

De nos jours, parmi les rituels, figure l'examen clinique neurologique :

- Vous savez où vous êtes, Monsieur ? Non pas à Onex mais à Genève. Aux Hôpitaux universitaires de Genève. Quel est votre prénom ? Et dites-moi quel jour nous sommes ! Suivez mon doigt du regard...C'est bien. Quelle est l'année de votre naissance ? Quel âge avez-vous ? Souriez ! Souriez ! ( Vérification du fonctionnement des douzes paires de nerfs crâniens). C'est bien. On va vous changer votre urinal. On va vous passer au Doppler...puis au scanner. Mais avant tout, on va tester les glycémies. Tendez votre doigt. Aïe...Oui, je sais, ça fait mal. Et une prise de sang pour régler le simtrom. Montrez-moi vos veines... En attendant, sachez que vous êtes au régime « au lit ». Interdit de vous lever, compris ? Vous restez couché puis vous aurez droit à 5 minutes au bord du lit, puis 30 minutes au fauteuil dans quelques jours .Vous êtes aux soins continus. On s'occupe de tout. Quel est votre prénom ? Pour l'instant, c'est l'extinction des feux. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n'hésitez pas à sonner !

Une voix , solitaire, langoureuse et pathétique, s'élève dans la nuit :

- Nous , ce dont nous avons besoin , c'est avant tout d'affection !

Et cette voix, je crois bien que c'est la mienne. Au fait, en consultant la « Feuille d'Ordres » qu'on m'a remise à ma « libération » des HUG, je constate que j'ai eu droit à 30 minutes par jour de « soutien relationnel ».

aelligAu chapitre du soutien moral, j'ai la visite inattendue de la roborative et revitalisante Raphaëlle Aellig, journaliste-documentariste (photo) de la TSR qui tourne pour l'émission 36,9 o au Service de Dermatologie. Un joyau d'amitié fidèle. Encore une pas moche dont l'intelligence le dispute à la beauté...

Cette litanie des contrôles neurologiques périphérique se répète dix fois par jour pour chaque patient. Les cas sont disparates. Du gravissime au plus léger. Je me classe dans la seconde catégorie. Enfin, les rideaux s'ouvrent et je découvre le décor : 6 lits peuplés de patients plutôt âgés. Tous ont une lésion cérébrale : artère bouchée, embolies et matière grise atteinte. Chez l'un c'est la fonction du langage qui déraille, chez l'autre la vue, ici la déglutition qui nécessite la préparation de liquides épaissis, là c'est pire encore... Chez cette autre victime d'AVC , un personnage fellinien, la raison semble l'avoir définitivement abandonné. Les grognements et borborygmes qui s'échappent de ses lèvres ressemblent à du roumain mâtiné de serbo-croate mal prononcé. Totalement incompréhensible sauf pour les infirmières rompues au décryptage de ce langage neuro-brouillé et à la famille italienne accourue à son chevet :

-Papa ! Papa ! L'avoccato a detto que tu dois être mis sous tutelle. Papa ! Faudra signer il documento de mise sous tutelle. Tu sais que tu es très malade ? Faudra faire vite ! L'avocat va venir...Faudra signer...

Le papa se rengorge et ne comprend que ce qu'il veut bien comprendre. Je crois décrypter qu'il se dit un homme très riche et nullement décidé à se laisser faire. Cet homme qu'on verrait bien jouer le rôle de Parrain dans un nouveau film sur la mafia italienne aux ETats-Unis paraît très atteint.

Un cas désespéré ? Pas du tout : deux jours plus tard, sous l'effet spectaculaire d'une phénoménale neuroplasticité, je converserai à la table du petit déjeuner avec lui, l'aidant à décapsuler l'opercule de sa ration de confiture. Et je parviens même à le faire rire aux larmes en évoquant les ragazze de Berlusconi...et la vie sexuelle des cardinaux dans les caves du Vatican, en termes fort crus, ce qui le mettent chaque fois en joie.

Cet autre voisin de chambrée raconte que ses malheurs sont consécutifs à un accident d'aile delta. Qu'il allait mal depuis des semaines mais que maintenant, le monde est devenu pour lui un éternel carrousel, un vortex de vertiges incessants auxquels il n'échappe – partiellement – qu'en position couchée. Et que la situation a empiré depuis qu'il est aux HUG :

-Sans doute l'air du quartier de la Roseraie, plaisante-t-il. Je suis déjà venu il y a deux ans. Un doc m'a dit que mes deux artères cérébrales étaient bouchées et qu'on ne pouvait plus rien faire. Je vais aller voir un rebouteux, qu'en pensez-vous ?

Ce que j'en pense ? Je pense qu'il existe des rebouteux excellents, ceux qui s'occupent de traiter physiquement des entorses, luxations par des manipulations sur les muscles, les tendons et les nerfs. Qui recourent à un simple toucher thérapeutique. Leur connaissance instinctive et intuitive du corps humain par le toucher est souvent magistrale. Une intelligence subtile habite leurs mains.

penduledeuxMais qu'en revanche, il faut se méfier comme la peste et ne jamais s'adresser à des guérisseurs qui prétendraient pratiquer une médecine « énergétique », quantique », « vibratoire ». Ceux qui vous parlent de « chi », de « kundalini » , de « bio-énergie » doivent être évités. Ceux-là agissent dans l'ésotérisme, les gnoses, l'occulte, le magique. A fuir absolument même si le patient peut en retirer momentanément un mieux-être, parfois même spectaculaire ! Pourquoi ? Parce que le patient s'expose ainsi à une atteinte à son identité, combien plus grave que le mal originel et souvent irréversible. C'est là le Mal absolu qui se cache sous le masque du Bien. Un piège redoutable. Celui des « loups vêtus de peau d'agneau ». Et qu' au contact de tels « thérapeutes-guérisseurs », des effets pires que le mal sont programmés. Pour avoir fréquenté de telles engeances, je sais parfaitement de quoi il retourne. Le vertigeux écoute. Veut-il de la documentation sur le sujet ? Non, ça lui suffit. Il croit avoir compris. Mais il ne sait pas que certains médecins de Faculté ont, eux aussi, sombré dans les allées obscures des thérapies occultes et magiques, soit parce qu'ils n'acceptent pas les limites de leur science médicale soit, plus simplement, par curiosité ou pour suivre la mode « verte » , le « naturel » et de prétendues « savoirs millénaires » venus d'Orient. (La Peste spirituelle vient toujours de l'Orient). La patientèle exige du magique ? Faut donc leur en donner ! Et ne pas perdre son patient pour si peu. Des médecins de Faculté ne les en empêchent pas d'y recourir à titre « complémentaire », imaginant un simple effet placebo d'une innocuité parfaite. Erreur ! Voilà pourquoi il ne faut pas céder à la tentation de tous ces guérisseurs recommandés par des amis qui vous veulent du bien. On ne mélange pas la Science et l'Art médical avec le magique. Je tente encore de convaincre le patient désespéré :

- Les batteries d'examens scientifiques auxquels vous êtes soumis ici dans cet Hôpital universitaire de Genève de pointe devraient permettre de trouver la cause de vos malaises ou de vous soulager au moins. Vous ne trouverez pas mieux ailleurs, soyez en certain.

J'arrête ici ma mise en garde solennelle, fondée sur ma propre expérience, car on réclame ma présence au service d'ophtalmologie. Je gagnerai l'aile éloignée de l'ophtalmo en « métro » ! Entendez par là le système ingénieux de transports assuré par de petits tracteurs électriques qui hâlent les lits à roulettes (deux modèles) dans le réseau de couloirs souterrains (14 kils) des HUG. Une soixantaine de « transporteurs - patients » s'activent dans la soute du paquebot. Des Fangio du tracteur électrique. Ils négocient les virages en poussant les lits au centimètre près à proximité des parois. Sans jamais effleurer le moindre obstacle. Les carrefours sont nombreux et parfois fort fréquentés par des convois en sens inverse. Peut-être y-t-il même des cadavres dans les convois que nous croisons...Admirable virtuosité des pilotes. Seul le franchissement des joints des dalles souterraines sur lesquelles progressent ces singuliers attelages se fait sentir par un choc sec et sonore : pas bon pour les traumatisés de la moëlle épinière, je suppose.

Et dire que les pneumatiques, les suspensions à ressorts ou hydrauliques et les amortisseurs existent depuis plus d'un siècle ! Dans les étages, les vedettes de la chirurgie endoscopique (keyhole surgery) se payent une machine chirurgicale de Vinci à plusieurs millions de francs mais le métro des HUG, lui, progresse sur roulettes en contact direct avec le béton armé.

- A partir d'ici , il faut mettre le casque !, m'annonce impérieusement mon chauffeur  qui vient d'arrêter son convoi – et son chargement humain à l'horizontale – par un coup de frein brutal !

- Quel est le c... qui a inventé ce règlement ? Un casque ? Ah ces c.... de bureaucrates...

Je m'indigne. Encore une facétie bureaucratique des sbires à Gruson probablement !

En fait non : mon chauffeur n'est qu'un plaisantin. Et moi le dindon de la farce ! Fou-rire.

- Rien ne m'étonne plus dans ctyrespringe siècle d'interdits ! fais-je valoir.

Voilà pour le lit électro-tracté. Un beau tour de carrousel. Les touristes payeraient à coup sûr pour ce périple genevois souterrain. Suffirait d'accrocher aux murs les oeuvres en réserve, jamais exposées, de notre Musée d'Art et d'Histoire. Un joueur de cor des Alpes ou une strip-teaseuse aux principaux carrefours viendraient agrémenter le circuit avec bonheur. Succès garanti ! Qu'est-ce qu'ils attendent pour égayer le parcours ? A méditer au chapitre des Sehenswürdigkeiten locales à mettre en valeur. Il existe une variante à ce mode de transport aux HUG: la chaise roulante sur bétaillère électro-tractée. Nous y reviendrons car la formule mérite un détour textuaire.

Outre les voyages d'agrément dans les souterrains, les HUG vous prélèvent d'office toutes sortes de propriétés personnelles, voire intimes : tout d'abord votre sang dans les veines et dans les capillaires pour faire tourner leurs labos à plein rendement. Suivent, dans le désordre : votre salive, votre mucus nasal, vos cellules épithéliales dans vos joues (ADN), votre urine teintée à la fluorescine et pimentée au iode (métabolites d'examens au scanner, etc) et même je ne sais quelle substance (des champignons microscopiques?) dans votre pli inguinal. Seul le cérumen de vos oreilles et votre sperme sont négligés par les prédateurs d'échantillons biologiques. On se demande bien pourquoi. Cette prédation permanente et récurrente n'est qu'apparente car il s'agit en en fait d'un échange : à la place des précieuses substances vitales recueillies sur votre personne, les HUG vous le rendent au centuple dans votre réseau veineux : des tonnes d'enoxaparine, d'acénocoumarol, d'acide acétyl salicylique (aspirine), de potassium citrate-bicarbonate, de labétalol (en réserve si..), et même de nicotine percutanée à hauteur de 21 mg/24 h. (en réserve) vous sont rétrocédées par perfusion. Du donnant-donnant, quoi.

heparineheparinemoleculeEn prime, j'ai même droit à une pompe qui m'injecte de l'héparine. Ca, je sais de quoi il s'agit puisque c'est un de mes regrettés meilleurs amis qui a inventé cette molécule, le franco-genevois Jean Jeannerat. Dr chim. Mon « Professeur Jeannot » m'avait souvent raconté comment il avait produit cette molécule anti-coagulante utilisée dans tous les hôpitaux du monde. Mon ignorance crasse en chimie ne m'avait point permis de comprendre le mécanisme mais j'avais au moins saisi l'importance thérapeutique de sa molécule salvatrice. Cet inventeur s'était brouillé avec le laboratoire de production, situé en banlieue de Paris. Il ne touchait depuis lors qu'une dérisoire retraite de moins de CHF 2000.-, à bien plaire, pour son invention. Et dire qu'aucune rue de Genève ne porte encore son nom ! Mille fois, je lui avais demandé la permission d'écrire un article sur sa saga et d'enregistrer son témoignage pour la Radio suisse romande. Craignant que les vivres ne lui soient coupés, il avait toujours refusé mon projet d'immortaliser ses souvenirs. Et j'avais trop d'amitié pour lui pour proposer une émission post-mortem. Jean Jeannerat (qui avait aussi produit la première molécule de Rimifon en Europe– un anti-tuberculeux - d'après une recette du labo américain, me racontait que « 10'000 personnes massées devant le portail du siège du labo » réclamaient cette molécule à grands cris. Il s'est fait un important commerce clandestin de Rimifon et du trafic de contrebande très lucratif après le Seconde Guerre mondiale.

fly340Jeannerat, conteur inextinguible, appréciait nos périples sur le Léman à bord du Fly, (photo) petit navire de collection au bordé en acajou, mû par un moteur de 10 CV. Jean Jeannerat qui avait fait passer le stock de cocaïne médicale de son labo parisien pour du sucre auprès des enquêteurs de la Gestapo  sous l'Occupation: « Nous en faisons des médicaments « für Deutsche Soldaten », avait-il expliqué aux SS avec un sang-froid admirable. Son mensonge n'avait pas été contesté. « Je leur avais offert du bordeaux millésimé à la fin de leur visite et ils étaient contents, jawohl », nous confiait l'inventeur de l'héparine, encore amusé à l'évocation de son hasardeux stratagème...

urinal380Outre l'héparine, en prime encore, comme « patient indépendant » j'ai droit à une distribution de repas, à un urinal et – un truc très alléchant – à un « soutien relationnel » de 30 minutes par 24 heures. En aparté avec une des infirmières les plus séduisantes ? La « feuille d'ordres » n'en dit pas plus, hélas. Et je nen soufflerai mot non plus.

Il arrive parfois dans la chambrée qu'un patient s'agite et délire et devienne dangereux pour lui-même. La responsabilité des HUG est alors engagée dans de tels cas : si le patient délirant, nu comme un ver car il vient de s'improviser nudiste, s'avise de s'entortiller le cou avec le fil de la sonnette, à des fins d'auto-érotisme ou par simple jeu innocent, le recours à la contention s'impose.

- Je répugne à utiliser ce moyen, explique une infirmière mais je n'ai pas envie de me retrouver devant les tribunaux pour non-assistance à personne en danger.

Le plus souvent, le patient agité se calme lorsqu'on l'écoute et lui parle...C'est ce qui se passe avec le nudiste au terme d'un dialogue à voix basse avec un neurologue patient.

Il arrive que l'on plaigne avant tout les visiteurs, peu préparés, qui se rendent au chevet d'un des leurs proches frappé par un AVC :

- Je suis Gisèle. Ta nièce Gisèle, tu te rappelles ? Gisèle, que je te dis. Tu me reconnais ? Je venais à la ferme quand j'étais enfant. Je suis la soeur de Cosette et Emilienne...Tu me reconnais ? Je suis Gisèle !

Gisèle a posé son bouquet de fleurs sur le lit de son oncle. Aucune réaction.

- Tonton, je suis Gisèle...Regarde-moi : Gisèle...Tu te rappelles ? Ta nièce Gisèle...

- Mais oui...mais oui, Véronique. Fais attention, le lait va aller au feu...Sois prudente dans l'escalier de la cave, Véronique...

Communication impossible. Gisèle pleure et se fâche :

- Mais qu'est-ce qu'ils t'ont fait ici ? La dernière fois, tu me reconnaissais. Je suis Gisèle..Tu te rappelles ? Gisèle...

- Oui, oui, c'est ça et n'oublie pas de me cirer mes chaussures du dimanche. Sinon je serai en retard au culte tout à l'heure...

Gisèle s'en va en sanglotant et en reniflant. Seul le bouquet de fleurs sur le duvet, témoigne de sa brève rencontre, privée de toute communication et de toute relation.

L'épisode pathétique à peine digéré, voici qu'on m'emmène encore à l'IRM, son injection d'iode « qui chauffe la gorge et les couilles », au Doppler où l'on voit et où l'on entend ses artères pulser son propre sang. Un son qui rappelle l'extrême fragilité de notre mécanique humaine. Angoissant et un peu répugnant...

-En général les patients trouvent l'image et le son poétique, nous confie l'opératrice.

- A moi, la vue de mes propres artères et de mon sang pulsé me rappellent la fragilité du mécanisme qui nous fait vivre. Enfant déjà, je trouvais répugnant que nous possédions tous un squelette et une tête de mort virtuelle enfouis dans notre chair. Du moins, c'est ce que les adultes voulaient me faire croire...

Au repas du soir, à la table en compagnie du Parrain graveleux, alors qu'on nous apporte des plateaux chargés de victuailles appétissantes, dignes du meilleur restaurant du quartier, j'imagine une séquence d'un film humoristique tourné sur les lieux. Je visualise la scène comme si elle était déjà tournée. On y voit le capitaine Gruson, flanqué de deux réorganisateurs-synergistes, faire irruption dans la chambrée en ordonnant : « Désormais, dans l'intérêt de la productivité, vous piquerez les patients pendant qu'ils mangent. Gain de temps. Economie oblige ! » Et j'imagine le Parrain piquant ses raviolis de son coup de fourchette de sa main droite pendant qu'il tend les veines de son bras gauche à l'infirmière. « Procédure validée ! » s'exclame triomphalement la Direction des HUG alors que les infirmières s'en vont allègrement apporter leurs pintes de bon sang au labo en croquant leur sandwich. Cette scène cinématographique, dût-elle n'exister que dans mon imagination, me fait pouffer d'un rire que je contiens à peine. Une infirmière accourt :

- Qu'est-ce qui vous arrive ?J'ai cru que vous alliez étouffer !

Je confesse le motif de mon hilarité. L'infirmière a eu trop peur. Elle ne sourit pas.

- La prochaine fois que vous faites votre cinéma, prévenez-moi !

A propos de productivité  : en France, le sort de l'infirmière est bien pire : 14 toilettes de patients par jour exigées. Ici, c'est la moitié seulement.

Un peu plus loin, Jocelyne,infirmière enjouée que je retiendrais volontiers dans mon casting,  taille la moustache d'un pseudo Bronson. Du pur volontariat sur un patient ibérique dont elle trouve qu'il a de beaux yeux. Du « nursing » qui remonte le moral.

- Attention, ils arrivent ! s'exclame une infirmière. On fait prestement disparaître quelques objets épars. L'heure de la grande visite médicale a sonné.

Le groupe de pontes en blanc, des humains sur deux pattes, est impressionnant. Sous la direction du professeur, la grappe de blouses blanches passe de lit en lit, selon le rituel qui doit remonter à Esculape ou Paracelse. Nul : Est-ce que ça vous chatouille ou est-ce que ça vous gratouille ! La médecine est devenue scientifique et s'est démocratisée : les étudiants ont le droit d'émettre des hypothèses de diagnostic et le patient lui-même – quelle victoire – a même droit à la parole ! Impensable il y a cinquante ans où le patient était réifié et condamné au mutisme et à une passivité absolus.

Après quelques remerciements sincères pour les soins prodigués qui m'ont permis de recouvrer la vue, je demande si ,sur le rideau qui me fait face, les écritures afghanes et les jolies arabesques bleues sont une projection de mon activité sensorielle perturbée ou si ces beaux ornements existent réellement.

- Il n'y a rien sur ce rideau uni, répond une voix féminine.

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Accablé, je renonce donc à mon projet de distribution d'une carte de visite des Dissident(e)s de Genève (DDG) aux membres du blanc aréopage. Pas sûr d'ailleurs que les HUG représentent un bon terrain de recrutement...Mais je me sens fier d'avoir osé converser, même brièvement, avec ceux qui savent et dont je dépends entièrement.

S'ensuit un conciliabule des blouses blanches, en aparté, à voix basse, qui passent au lit suivant.

Un tampon d'ouate ensanglanté d'après piqûre est détecté sur ma table par une neurologue en chef :

- Inadmissible ! Ici on fait de la médecine !

Je ne saurai jamais à qui s'adresse le reproche. Le tampon est poubellisé aussitôt comme le serait un mégot encore tiède.

A propos de reproches: pas un seul propos dénigrant au motif que j'appartiens au valeureux peuple des fumeurs. Tout au plus une infirmière me demande-t-elle, au détour d'une phrase, si je veux profiter de mon séjour aux HUG pour suivre une thérapie de sevrage anti-tabac.

A haute et intelligible voix, je clame: "Des thérapies merdiques à la Rielle, jamais ! "

Mon voisin de chambrée auquel la même question est posée, avoue sotto voce deux paquets par jour mais demeure muet face à la même proposition.

Ici, on soigne. Seuls délirent certains patients victimes d'un AVC. Les médecins, eux, paraissent bienveillants, lucides et raisonnables. Ils sauveront mon oeil gauche. Celui d'un fumeur se proclamant tel. Sans proscription ni anathème.

Je leur en suis profondément reconnaissant.

(jaw)

(à suivre... Prochain épisode : La promenade en bétaillère...)

19:43 | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : hug, neurologie, avc | |  Facebook

Commentaires

Sacré Jacques tu n'as pas changer ! ! encore que,je me demande si ton A.V.C.
n'as pas exacerber tas pertinence et l'utilisation de nombreuses périphrases
Un ami qui te garde toute son amitié,et qui en rit.......Roland

Écrit par : r. zosso | 02/10/2011

Sacré Jacques tu n'as pas changer ! ! encore que,je me demande si ton A.V.C.
n'as pas exacerber tas pertinence et l'utilisation de nombreuses périphrases
Un ami qui te garde toute son amitié,et qui en rit.......Roland

Écrit par : r. zosso | 02/10/2011

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