26/04/2011

Requiem sans larmes pour les claviers mécaniques

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C'est La Tribune de Genève qui, en primeur, a sonné le tocsin de la machine à écrire. Il ne s'en produira plus jamais dans le monde. Zappée comme une vieille chaussette dans les égouts de l'Histoire. Vais-je sortir mon mouchoir et y verser un pleur ou applaudir à la disparition de cet instrument vivant qui faisait monter, joyeuses vers le ciel, de véritables symphonies de frappes et cliquetis dans toutes les Rédactions du monde au moment du bouclage ?


 

underwood.jpgA ces machines sonores, vivantes,et joyeuses ont succédé de mornes ersatz dont les entrailles demeurent quasiment muettes et...incompréhensibles. Le ventre des PC est une boîte noire capricieuse, aléatoire et imprévisible dont on ne peut percevoir le fonctionnement.

Le spectacle fascinant des lettres punissant le papier et frappant jusqu'à 8 copies carbone n'égayera plus jamais nos bureaux, nos salles de rédaction et nos commissariats de police. Lourde perte culturelle.

Qui dira jamais la fascination du jeu des leviers, des engrenages, des ressorts, des articulations qui faisaient de la plus simple des machines à écrire une oeuvre d'art du génie mécanique ? Gutenberg soi-même en eût été ébahi. Qui sait si Tinguely ne s'est pas inspiré de ces chefs d'oeuvre pour son art esthético-mécanique ?

Qui n'a jamais vu le ruban encreur bi-colore se soulever brusquement de son logement une fraction de seconde avant que la lettre métallique ne vienne le frapper et ne projette l'encre sur le papier, ne comprendra jamais la poésie fascinante de la machine à écrire.

Les jeunes parents qui n'ont vu d'encriers que dans les musées, sont bien empruntés pour expliquer à leur descendance ce que fut le bleu des Mers du Sud de la marque Pélican. Ces générations auront été privées d'un autre plaisir jubilatoire: celui du bruit de crémaillère que produisait le retour de chariot à la ligne sous la poussée  de la main droite, signée par un coup de sonnette triomphal ! C'est ainsi que, ligne par ligne, les grandes oeuvres furent composées au XXe siècle.

Vais-je pleurnicher en regrettant les touches rondes émaillées des Underwood, le robuste levier du retour à la ligne de mes Adler et autres Hermès Baby ? Et sangloter en pensant que plus jamais, je n'éprouverai le plaisir secret du toucher du papier carbone si fin, si lisse au verso, si soyeux et délicat que son maniement en faisait un véritable exercice de sensualité ?

rachmaninoff.jpgAprès le téléscripteur, disparu lui aussi, voici que la machine à écrire a cessé de plaire depuis des lustres au profit du tout à l'électronique. Cruelle ingratitude ! Finies aussi les bandes du téléscripteur dont les trous, savamment semés et agencés sur ces phylactères formaient de véritables oeuvres d'art : de la pensée humaine transcrite en petits trous, cela vaut bien le spectacle d'une partition de Rachmaninoff. Avez-vous jamais contemplé la beauté des quadruples croches de son deuxième concerto pour piano ? Des amas de simples pattes de mouche qui ont un sens et sont bien capables de susciter les vivats des foules au Carnegie Hall ou, plus modestement, au Victoria Hall, une fois décryptées et transcrites en sons par un pianiste et par les tutti d'un orchestre symphonique.

Le clavier des machines à écrire enterré, il nous reste les trous des flûtes à bec et les touches blanches et noires des pianos. Piètre consolation. Des touches en matière plastique car les éléphants ont cessé de nous livrer leur ivoire. Aurons-nous droit bientôt à des Steinway à touches en bois de peuplier ..renouvelable - et pourquoi pas en papier mâché - la mode contagieuse de la vert-nuisance aidant ?

Qui dira jamais combien nous sommes redevables aux machines à écrire et à tous les nervis et à tous les génies de la touche qui se sont usé les ongles à transfigurer leurs pensées et sentiments en flagellant rageusement d'innocents claviers ?

Seuls d'Ormesson et quelques autres sont encore victimes de leur assuétude à la plume à réservoir. Ou, pis encore, au stylo à bille. Quant aux plumes d'oie authentiques, on n'en veut plus, même pour les duvets: l'heure de l'édredon de luxe a sonné.

L'humanité, sans qu'elle ne l'ait jamais désiré, s'est donc convertie de force au clavier d'ordinateur. Un progrès ? Ouais mais où est passée la joie jubilatoire d'entendre son travail progresser au fur et à mesure des clics et des clacs jaillissant sous la pression athlétique du scripteur pressé d'en finir ?

La vengeance physique de la frappe a disparu des élégants claviers de PC qui répondent désormais par un banal bruit assourdi, à peine perceptible sous l'effleurement délicat de nos doigts: de vulgaires petits plops à peine audibles, semblables à celui de mouches molles sautillant sur des restes de viande avariée.

iStock_000004516331XSmall.jpgLa preuve de la progression du travail n'est plus audible. Les coups de fouet saccadés produits jadis par les doigts sur le clavier ont privé le scripteur d'un plaisir. Remarquez que ce ne sont pas mes voisins qui s'en plaindront. Combien de fois n'ai-je pas entendu leurs coups de balai vengeurs retentir au plafond ou au plancher alors que je terminais fébrilement, dès cinq heures du matin, un long travail resté en rade et à peine entamé que je devais livrer à neuf heures du matin à cinq comédiens dans un studio de télévision ou de cinéma ? Mon Adler, je le concède, était très bruyante. Ma Brother « à marguerite », électrique déjà (!), était un peu plus discrète. Mais mes voisins avaient l'ouïe sensible de princesses sur un pois et ne comprenaient point que le texte en gestation allait, sinon bouleverser les Belles Lettres, mais du moins être lu, l'espace de quelques heures, dans un quotidien ou un magazine par des milliers de lecteurs avides... Ces oreilles délicates supportent bien le vacarme des marteaux-piqueurs et les sottises proférées à haute voix par des non-fumeurs geignards sur nos terrasses de café. Pourquoi ne respectaient-ils pas le labeur des écriveurs domestiquant leurs machines à écrire ?

De mémoire d'usager, la pire fut sans aucun doute, un authentique typewriter Underwood britannique, haute sur pattes et massive, qui a dû être utilisée, je crois, par Rolf Liebermann pour sa Symphonie des Echanges, à l'Expo nationale de Lausanne, en 1964. L'instrument était pourtant prétendument insonorisé par une épaisse couche de feutre collée à l'intérieur de la carrosserie...La poussière qui s'y accumulait était censée assourdir le mécanisme frappeur.

iStock_000011246561XSmall.jpgPourtant, le plus mémorable de mes nombreuses amours fugaces avec différentes marques fut incontestablement l'Hermès Baby, un objet dont la seule apparence était attendrissante. Papa cachait soigneusement son joyau au fond d'un tiroir car « ça n'est pas un jouet pour les enfants ».

En raison même de l'interdit dont cet objet luxueux était frappé, il m'arrivait pourtant, vers l'âge de huit ans, d'extraire l'objet convoité et de m'en servir pour récrire les chutes des contes de Perrault ou de Grimm dont je modifiais à ma guise les fins tragiques pour en faire de meilleurs « happy ends ». Ou l'inverse ! Une fois pondues, mes « fins modifiées » étaient glissées dans les livres : en général, l'ogre finissait ...bien !


Le problème, c'était de réajuster le couvercle sur l'instrument, une fois mon opus achevé et d'effacer soigneusement les vestiges de confiture que j'aurais pu oublier sur le clavier...

ibmboule.jpgIl y eut aussi la Rolls des machines à écrire, un objet mythique dont on disait que seules les multinationales pouvaient en acquérir car elles valaient le lard du chat : l'IMB à boule ! Il m'est arrivé, dans les grands jours, d'en voir un spécimen dans un bureau de l'ONU à Genève. Je regretterai éternellement de n'avoir pas osé demander à essayer ce joyau. Une amie avait eu le privilège d'en utiliser une : elle ne tarissait pas d'éloges pour la rapidité de la frappe, le temps de réaction en millisecondes une fois chaque touche effleurée de ses longs doigts aux ongles vernis...

Quant à ma vulgaire Adler, une marque allemande, elle a bien failli finir à la poubelle. C'était à Londres dans les années 1960. J'avais beau changer le ruban encreur régulièrement : elle ne produisait plus qu'une méchante écriture palote. J'eus beau changer de qualité de papier : les caractères persistaient à paraître faiblards, estompés, quasiment illisibles. Plusieurs typographes de Rédactions de journaux ont commencé à s'en plaindre. Le noir ébène du ruban encreur tout neuf refusait de se coucher sur le papier sans perdre de sa densité. Il fut donc décidé que j'allais faire réviser la machine.

iStock_000014569776XSmall.jpgMais allez trouver à Londres, dans les années 1960, un agent agréé de la marque allemande « Adler » ! Au terme de recherches laborieuses dans les annuaires, je finis par trouver un représentant Adler à l'autre bout de la capitale, dans une méchante impasse d'un quartier industriel.

L'homme était du type sceptique . En quelques tours de tournevis, le voici qui démonte la machine et brandit le rouleau de caoutchouc. Avec un vilain ricanement, il s'exclame, triomphal : « Pas besoin d'aller chercher plus loin ! Votre rouleau is as hard as a stone !

Joignant le geste à la parole, le voici qui brandit le rouleau et en frappe à plusieurs reprises le bord de son établi. On eût dit le choc d'un marteau de forgeron sur une enclume.

- Votre rouleau est dur comme de la pierre, vous voyez là. Toc ! Toc ! Toc ! Jamais vu un tel specimen ! Dur comme de la pierre gelée que je vous dis ! Vous utilisez beaucoup votre machine ? Ce rouleau est cuit. Complètement cuit ! Faut le changer ! Toc !

Un peu plus et je vais m'excuser pour mauvais traitement envers une innocente machine à écrire !

Notre réparateur, après avoir malmené le rouleau dur et asséché comme un épi de maïs, m'annonce qu'il faudra commander un rouleau neuf...en Allemagne et que ça va prendre plusieurs semaines, « à cause de la douane. »

De ce pas, je lui loue une antique Underwood à touches émaillées à clavier anglais, le QWERTY..à ne pas confondre avec le clavier QWERTY modifié de l'unique téléscripteur (télex) de la capitale britannique, accessible jour et nuit, dans un immeuble du Cable & Wireless, située à l'Embankment, au bord de la Tamise.

- Vous ne payez qu'un penny par mot, comme au temps de l'Empire britannique ! me faisait remarquer le guichetier, puisque vous bénéficiez du même privilège que les journalistes de chez nous.

En évoquant ce souvenir hyper-traumatique de l'Underwood louée, je sens remonter une douleur oubliée au bout de mes dix doigts : l'engin d'avant-guerre exigeait une pression considérable sur chaque touche pour produire de belles lettres noires sur blanc sur le papier. Mieux valait se rogner les ongles à ras.

pyramidzapped215.jpgEn tapant le présent texte sur mon clavier sans fil de marque HP, je me dis que je n'ai aucune raison, à la réflexion, de pleurnicher sur la mort des machines à écrire. Seul un sentiment de gratitude m'habite. Il y a six mois, avec un brin de nostalgie pinçant mon coeur, j'ai jeté ma Brother électrique au rebut (selon les normes Maudet- photo) sans même jeter le moindre regard compatissant sur la défunte.

D'ailleurs, depuis la femme de Loth, nous savons tous qu'il ne faut jamais se retourner, sous peine d'être transformé en statue de sel.

Et, pour pimenter ma vie au clavier, j'écoute parfois, ému et nostalgique, le son familier et si lointain d'un exotique typewriter...

(jaw)

Musée de la machine à écrire (Lausanne/Suisse) Tel: 021 645 51 51

18:56 Publié dans Médias | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : machine à écrire, clavier, mort, abandon | |  Facebook

Commentaires

En effet, cher Jaw, que de souvenirs… Tout cela paraît si lointain et pourtant encore si vivace dans ma mémoire! Comme ces kilomètres de textes dactylographiés dans les trois langues internationales officielles d’alors, sur Stencils destinés à tourner inlassablement sur une machine à alcool pour en reproduire toutes les copies nécessaires au bon déroulement des travaux de nos traducteurs et des délégués.

Sans oublier ce fameux correcteur, au liquide rouge-fuchsia et aux nuances métalliques bleutées, dans sa minuscule bouteille, indispensable et toujours à portée de la main. Comme s’il s’était agi de rectifier le verni légèrement écaillé d’un ongle de dactylographe, qui devait toujours être parfait, il se dégageait de cette bouteille miracle une forte odeur d’alcool, qui s’infiltrait dans les narines et nous arrachait quelque larme irrépressible alors qu’on s’évertuait à souffler sur la virgule ou les caractères erronés pour en activer le séchage. Pas le temps d’essuyer la larme ou de se racler la gorge trop longtemps, nos doigts agiles et efficaces s’agitaient de nouveau sur le clavier hyper sensible de l’IBM à boule dont le tintamarre était vite remplacé par la voix du dictaphone dans le creux de nos oreilles! C’était bien hier…!!!

Écrit par : Izzy | 27/04/2011

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