11/05/2011

André Chavanne sans successeur

 

chavanne.jpgVingt ans déjà que nous sommes privés de sa faconde, de ses bons mots, de ses indignations justicières et de ses rabelaisiennes et paillardes réparties... . A ce jour, on ne lui connaît aucun successeur.  C'est qu'en une seule et même personne il cumulait l'amoureux des Belles-Lettres, le philosophe, le militant, l'idéaliste attendant, sinon le Grand Soir, du moins un monde meilleur et plus juste pour tous  et... l'homme d'Etat. Une boule à facettes étincelantes...

Ses adversaires traitaient sa grande invention – le Cycle d'Orientation – d'école en  « stabulation libre ». Lui n'en avait cure qui riait même du surnom dont l'affublaient jusqu'à ses plus proches :
Fidel Bistrot !

 


chavannedeux.jpg- Ce qui me manque le plus après 24 ans au Conseil d'Etat, c'est mon secrétariat. Figure-toi que désormais, je dois aller faire la queue aux guichets des PTT pour me procurer des timbres-poste et acheter mon papier à lettres et mes enveloppes en papeterie. Je dois tout réapprendre !

Pourtant, ce qui lui manquait le plus - et il aurait fallu le torturer pour qu'il avouât son penchant – c'étaient les bains de foule, les poignées de mains, les applaudissements, les tribunes et les hourras !

Son public, il le trouvait dans la promiscuité populaire des bistrots enfumés de Genève avant que son Parti (socialiste), soutenu par les syndicats ouvriers, dans la mouvance des Verts-Luisants, ne dérive et ne trahisse sa propre cause en bannissant la fumée de ces lieux conviviaux, au prétexte que le tabac est une sale pratique bourgeoise anti-hygiéniste.

Au zinc du Café de la Pointe ( chez Charlotte)
, aux Glycines, rue Dancet ou aux Augstins et dans mille autres établissements  où le mieux-aimé de nos magistrats genevois promenait son physique de Falstaff, les brèves de comptoir prenaient une envergure philosophique lorsqu'il les enrichissait de citations de Proust, Virgile, Platon,Lénine ou Jean-Paul Sartre...

A quel autre auteur, sinon à Chavanne, confier l'article sur les « bistrots de Genève », commandé par le (regretté) mensuel Trente Jours ?

Sa secrétaire et confidente factotum s'appelle Madeleine. Il faut passer par elle pour obtenir une audience ou transmettre une requête et approcher le magistrat officiellement. A défaut, il suffit d'explorer ses établissements publics favoris pour l'intercepter et l'interpeller à la faveur d'une des rares et brèves pauses qui rythment son discours disert et parfois même prolixe. Tout l'art consiste à se glisser dans ces rares pauses rhétoriques  et le faire dévier de son sujet. Pas facile ! A vrai dire, autant vouloir arrêter Pacific 231 en pleine course  à mains nues!

- Oui, oui...sois en certain, je lui transmettrai, promet Madeleine : veut-il bien écrire un article de x lignes sur les bistrots de Genève pour la date-butoir du x.... C'est bien ça ? Je préciserai que c'est payé. Pas besoin de me rappeler la chose : je suis sa mémoire et je m'en charge...

On pouvait compter sur Madeleine, un des rouages fidèles, dévouée et patiente, de l'appareil de direction du Département de l'Instruction publique dont Chavanne détint les clefs durant 24 ans.

Absorbé dans ses pensées, notre grand homme était du genre distrait. On murmure qu'il lui arrivait souvent d'emprunter « vingt francs jusqu'à demain » au plus humble de ses fonctionnaires et qu'oublieux de ses propres lunettes, il en empruntait aussi une paire, au hasard, à ses voisins de table ou à des clients de bistrot. Partageux il était de ses sentiments, de ses opinions, de son verbe comme du reste.

penredink.jpgLe manuscrit de l'article sur les bistrots, drôle, magistral, est arrivé à temps. Style, humour, auto-dérision, rien ne manquait à l'opus. Affaire réglée ? Loin de là ! C'était oublier que Chavanne, le Bellétrien, soignait sa syntaxe, son orthographe, sa ponctuation et surtout ...le choix des mots. Comme monarque altier des écoles genevoises, il se faisait un point d'honneur de livrer un texte parfait. Mais un doute manifeste l'habitait, tout d'abord lors d'un appel téléphonique inquiet :

- T'as bien transcrit ? T'as bien relu ? T'es sûr qu'il n'y a aucune faute d'orthographe, de grammaire, de syntaxe   ? Pas d'anacoluthes ? Pas de métaphores incohérentes ?

- C'est parfait et je l'ai soumis à des enseignant(e)s de mes amis, à titre confidentiel. Parfait, je te dis !

Le lendemain, appel de « Madeleine » : Chavanne souhaitait revoir encore son « tapuscrit » avant parution à 450'000 exemplaires dans le mensuel Trente Jours.

- J'en apporte une copie demain après midi, sans faute ! Faut qu'il se calme ! Son papier est parfait !

Cela n'a pas suffi. Quelques jours plus tard, voici notre écrivain-débutant, chef de toutes les écoles primaires, secondaires et techniques de la République qui fait irruption dans la salle de Rédaction du Journal télévisé de la TSR à quelques minutes de l'émission de 19:30.

- Excuse-moi d'arriver sans crier gare : je voulais te rendre le « tapuscrit » en te demandant de le relire une dernière fois...

Quelques semaines plus tard, l'article laudatif à la gloire des lieux de convivialité locaux, à paru sur plusieurs pages, richement illustré par de superbes  photos de bistrots à l'ancienne, ceux encore dotés de chaises en bois patiné par les ans, de tables à piétement en fonte noire, de planchers bruts et inégaux et de patrons pittoresques , d'odeur de graillon  et de "Rössli", ces petits cigares helvétissimes qui imprégnaient de leur parfum les wagons CFF de IIIe classe.

En avais-je ainsi terminé avec cet article qui m'avait été commandé et que j'avais préféré, pour raison de compétences, proposer à Chavanne ? Pas du tout ! C'était mal connaître l'homme en représentation. Encore importait-il que je fusse associé au service après vente...

- Tiens, je te donne rendez-vous dans ton quartier, au Mayen (devenu Il Destino depuis lors), rue de Carouge...

aigledor.jpgLa table est réservée du côté « restaurant », là où elles sont garnies de nappes damassées, où l'ambiance plus feutrée devrait favoriser la conversation et où le service est plus soigné pour un tel invité de marque. Une telle personnalité méritait bien quelques égards. Les lieux sont séparés du commun par un rideau-accordéon en cuir, à l'abri des commentateurs des prouesses du Servette FC.   Peut-être aurai-je Chavanne en otage invité pour moi tout seul à déjeuner ?

-Comment, t'as réservé du côté bourgeois ? Pas question ! Je préfère le côté « peuple » ! Ça ne te fait rien si je m'assieds ici ?

Le voici passant dare-dare du côté "popu". (Photo: L'Aigle D'or - Carouge) Et de poser son épaisse serviette par terre et son séant sur une  chaise des plus bancales. Nous sommes donc du côté « peuple » et ça s'entend.  Le brouhaha nous force à élever la voix pour converser. Je pensais offrir un grand crû  millésimé à mon hôte de marque. Nous voici condamnés à de l'algérie en litre, ouvert...

Soudain, je vois notre illustre magistrat, à la retraite depuis peu, plonger dans sa serviette et en extraire triomphalement une pile d'exemplaires de  Trente Jours, obtenus par je ne sais quel stratagème.

Le voici qui se lève et se met en devoir d'arpenter la salle en distribuant le mensuel à la clientèle qui l'a reconnu et vient lui serrer la main chaleureusement. Le visage de Chavanne est rayonnant. L’œil est allumé :

- Mon article se trouve dès la page 14 ! C'est sur les bistrots de Genève. Ne le manquez pas !

Tel un voyageur de commerce au porte-à-porte, notre magistrat échange des poignées de mains, des bons mots, tape sur l'épaule des clients en bleu de chauffe ou sur celle des plâtriers peintres, en blanc, qui viennent casser la croûte et qui profitent de l'événement. Le Mayen a son attraction et son spectacle ! Les sommeliers participent à la rencontre festive au point d'oublier de nous servir la première carafe de vin rouge (ouvert, en vrac).

Décidément, mon Chavanne à moi vient de m'échapper définitivement et il n'y aura pas de dialogue possible. Un auditeur solitaire ne lui suffit pas. Il lui faut un public ! Il appartient à cette foule dont il a besoin pour exister. Sa complicité relationnelle avec les plus humbles le porte et l’exalte. C'est la dernière fois que j'ai le bonheur de le rencontrer.

Comme je racontais plus tard la scène de la distribution du mensuel à l'éditeur de Trente Jours, au non moins regretté François-Louis de Senger, dans le salon du chalet monumental historique du maréchal Masséna, à Collonge-Bellerive, celui-ci s'est félicité d'avoir « une telle personnalité dans mon  journal ».  Il avait ajouté, en souriant:

-Trente Jours est un journal gratuit mais il y a quand même 80'000 personnes qui paient CHF 4.- pour recevoir régulièrement tous les numéros. Ça me fait quelque argent de poche !

- Et vous avez un ancien conseiller d’État comme porteur de journaux bénévole ! avais-je fait remarquer.

*          *          *

Hyper-sollicité, André Chavanne se faisait rare dans l'une des fonctions liées à l'exercice de son mandat électif : délégué au Comité directeur de la Radio-Télévision romande (SRTR). Ce noble aréopage se composait de 18 membres : 5 Conseillers d’État romands, le Syndic de Lausanne, le conseiller administratif chargé de la Culture à Genève, deux délégués du Conseil fédéral, deux délégués des Fondations radio-TV respectivement à Genève et Lausanne, deux délégués du personnel représentant la RSR et la TSR, etc. Ce Comité très conservateur, présidé par l'avocat Jean Broillet (lib.) votait (en cinq minutes)  les comptes et le budget de la RSR et de la TSR, nommait ses dirigeants et – hélas – s'occupait des programmes, même lorsque les films n'étaient  pas encore tournés. L'intervention constante et directe du politique dans les affaires des programmes a connu son apogée avec les tirs groupés de la majorité conservatrice contre un Temps présent du 3 mars 1977 :
« Chut !... Ou les frontières de la liberté d'expression dans un pays réputé libre"

Voici en quels termes ladite émission controversée était présentée:

censorship.jpg"Ce sujet aborde le thème sensible de la liberté d'expression. Liberté d'expression en Suisse : état des lieux. C'est tout d'abord Niklaus Meienberg qui explique son expulsion du "Tages Anzeiger". Peter Schollenberg nous entretient à son tour de la difficulté de s'exprimer à la TV alémanique sous le règne d'une censure exercée par des représentants du corps des officiers. Peter Balsiger explique pourquoi "Le Nouvel Illustré" n'accepta pas de publier les caricatures de Martial Leiter "croquant" MM. Furgler et Chevallaz. Une autre séquence donne la parole à l'éditeur Rolf Kesserling qui parle des multiples tracas administratifs qu'il a subis. Le cas d'un poète allemand de Bâle condamné par le Tribunal Fédéral à payer 1'740 francs pour un poème de 60 lignes(NdR : « blasphématoire ») est également évoqué. »

Pour ce reportage très controversé, la Commission des Programmes et le Comité directeur avaient siégé successivement, sans discontinuer, de 14 h. à 21 heures . Après d'âpres passes d'armes et des débats homériques, ledit Comité votait de justesse une résolution affirmant sa « confiance à la Direction de la TSR » . Un magistrat PDC valaisan déçu, contraint de prendre son dernier train pour regagner ses Pénates, s'était exclamé, dépité : «  Je ne sais vraiment pas comment je vais expliquer cette mansuétude à mes amis valaisans ! »

Les années 1970 étaient aussi celles d'une dernière vague de pudibonderie. Le film Emmanuelle, dont la diffusion avait été annoncée à sons de cor pour la soirée d'un 31 décembre à la TSR, avait été « déprogrammé » à la onzième heure, comme on disait pudiquement...

La censure, comme chacun le sait, n'a jamais existé en Suisse.

Quand de tels objets touchant à la liberté d'expression figuraient à l'ordre du jour, il était impérieux qu'une des seules voix critiques de l'Establishment médiatico-politique s'élèvât pour empêcher le retour à l'obscurantisme. Dans de tels cas, j'insistais, comme membre dudit Comité (avec voix délibérative), auprès de « Madeleine » pour qu'André Chavanne voulût bien se déplacer à Lausanne (Hôtel Mirabeau) et assister à celles des séances les plus critiques et les plus houleuses. Pour plus de sûreté, j'allais le chercher en voiture au siège de son Département dans la Vieille-Ville de Genève, parquant ma vieille DS 23 Pallas impunément sur le trottoir.

Par sa seule présence à ces séances de la SRTR, il tempérait l'arrogance belliciste et liberticide des bien-pensants frileux  (majoritaires) et lorsqu'il prenait la parole pour s'indigner, rares étaient les contradicteurs à opposer des répliques. Il en imposait par le brio de son argumentation , le poids et la sincérité de sa rhétorique.

- Et aujourd'hui, sur quel objet souhaites-tu que j'intervienne ? me demandait-il car il était rare qu'il eût lu ou qu'il connût même l'ordre du jour.

L'improvisation – sur n'importe quel sujet -  lui tenait lieu d'arme de dissuasion active tout azimut. On murmure qu'il lui arrivait de se tromper d'auditoire et adresse un "discours pour banquiers privés" à une association caritative. Ou l'inverse ! Pourtant, le funambule du verbe parvenait toujours à retomber sur ses pattes par un de ses tours de passe passe et à réorienter ses canons, quoi qu'il arrive...

Et tout en nous approchant des lieux où ces joutes oratoires se déroulaient, je lui expliquais que s'il avait lu attentivement les documents liés à la séance, il aurait sans doute été contrarié d'apprendre que la Direction proposait M. X. , journaliste, à la fonction de Chef de la rubrique nationale de la Radio suisse romande « malgré son militantisme notoire pour la cause du séparatisme jurassien ».

- C'est le candidat qui te fait problème ?

- Nullement, c'est la réserve sur son « militantisme notoire pour la cause du séparatisme jurassien » qui cloche car cette remarque figure expressis verbis dans le rapport de la Direction !

- Quoi ! Ils ont osé ! C'est écrit noir sur blanc, tu me dis ? Inadmissible ! Procès d'intention ! Ils vont m'entendre !!!

Le point critique de l'ordre du jour atteint, André Chavanne, très allumé,  s'exclame à haute voix, en riant, devant la noble assemblée :

- Dis Widmer, c'est bien là que je dois intervenir ?

Légère surprise... Le sourire à peine crispé, je tends la page idoine où le passage critique est surligné en jaune.

Jaillit alors une violente diatribe, complètement improvisée, contre les procès d'intention, une plaidoirie exhaltée pour la liberté de chaque citoyen à professer sans entraves les opinions qu'il désire, rhétorique assortie de saillies et de citations littéraires et philosophiques qui jailissent de ses lèvres comme les obus des orgues de Staline ! La voix est celle du plaideur en transe, allumé et enflammé par son propre discours foisonnant. Le vieux loup prend systématiquement parti de l'agneau. Du grand spectacle qu'apprécient aussi les détracteurs de l'illustre orateur. André Chavanne crawle vigoureusement dans sa propre volupté oratoire. Il n'est jamais si bon que lorsque la « loi du plus fort » se manifeste contre son idéal de liberté. Dans les périodes pré-électorales, on murmure pourtant qu'il devient hyper-nerveux et irascible, imaginant partout des complots de ses adversaires qui se muent en « ennemis ». A chaque fois, durant 24 ans, il fut pourtant élu triomphalement. Le contact avec la foule semblait avoir des vertus thérapeutiques pour lui.  Son homéostasie psychique y trouvait son compte.

Penauds, les responsables du service du personnel de la RSR battent leur coulpe. Z'auraient pas dû mentionner les opinions politiques du candidat. Navrés. Chavanne exulte, ravi de ses effets. Mais le magistrat déja passe à un autre exercice...

- Tu peux me conduire au Château de X, près de Nyon ? Je suis en retard pour mon prochain discours.

citroen23pallas.jpgNous nous engouffrons dans ma vieille DS 23 Pallas. (photo d'une DS 23 Pallas identique) L'autoroute attaquée, mon illustre passager s'impatiente. J’appuie sur le champignon...


- On va être en retard si tu te traînes à ce rythme là. Où sont mes notes ? Devant quelle association dois-je m'exprimer?

André Chavanne fouille dans ses poches et en extrait la convocation au Château de X.

- On n'y arrivera jamais à temps.  Tu peux pas accélérer ?

- La vitesse est limitée...

- Fous toi de ça : je suis le président du Conseil d’État !

- Il y a quinze jours, j'ai mis deux heures et cinq minutes pour couvrir la distance de 309 kils de Paris (Porte d'Italie) à Dijon. Cette DS volait par-dessus les monts de Bourgogne. Tu vas voir...puisque tu insistes et me mets sous pression...

Quelle que soit la validité de l'argument présidentiel – mais je doute que la qualité de mon passager me confère une immunité quelconque – j'écrase l'accélérateur. L'aiguille se bloque à 180 km/h sur le cadran. Le physicien se réveille en Chavanne qui calcule l'heure supposée de notre arrivée en fonction de la vitesse et des bornes kilométriques déjà franchies. Je lui annonce chaque nouveau kilomètre par un : Top ! Mon passager est disert, malgré la concentration qu'exige le pilotage à grande vitesse. La route est libre. Le Suisse moyen est en train de se goinfrer en écoutant les infos dans sa cuisine.

-Tiens, la semaine dernière, en séance du Conseil d’État, tu aurais dû voir la petite moue des libéraux qui voulaient connaître la profession du nouveau consul du Cap Vert à Genève... Tu aurais dû voir leur mine  quand je leur ai révélé : Il est bistrotier au Café des Glycines, rue Dancet ! Hi ! Hi !

Le tout accompagné de violents éclats de rire. Comme un gosse fier d'avoir réussi un bon tour joué à ses profs.

Nous voici promptement parvenus au but. Moins vite pourtant, fais-je remarquer à Chavanne,  que Pierre W., journaliste de la TSR qui prétendait avoir relié Genève et Lausanne à moto en ...18 minutes ! C'était avant les radars et la Prohibition du tabac par le Parti socialiste et les Verts ! Le calcul de mon passager mathématicien était juste : un grand sourire illumine le visage du magistrat lorsqu'il découvre la foule massée devant le Château, à l'attendre. Il ouvre la portière. Applaudissements... Deuxième extase de la journée face à ce peuple dont il recherche la proximité pour avoir la sensation et la conviction d'exister.

Le pot d'échappement de la DS est chauffé au rouge après notre chevauchée fantastique. Les tôles se contractent en émettant une symphonie de craquements semblables à ceux que produisent les feux d'artifice dans la Rade. L'acier du système d'échappement, les pistons et l'embiellage ont résisté à cette sollicitation exceptionnelle. Je laisse tourner le moteur au ralenti pour abaisser la température du circuit de refroidissement.

Non, mon passager n'exige pas que j'attende la fin des festivités ni que je le ramène à tombeau ouvert à Genève.

Je téléphone à « Madeleine » pour lui annoncer que je viens de  larguer le président du gouvernement de Genève en rase campagne, à sa demande, dans un château proche de Nyon. Et que son patron refuse que j'attende la fin de son discours pour le ramener à son boulot. Elle en prend note, navrée, car "il a encore plusieurs rendez-vous à son agenda".

A ce jour, j'ignore comment André Chavanne a regagné le canton de Genève ce jour-là.  Peut-être en auto-stop ? A coup sûr, je le reverrai prochainement attablé devant son public aux Glycines, rue Dancet, chez le consul du Cap Vert, lançant quelques grivoiseries alentour.  Ah ! J'ai oublié de lui dire que ledit consul-patron-de-bistrot avait été précédemment sommelier au Café de la Poste, vers 1967-68. Si je lui fais cette confidence, va-t-il encore épater ses collègues libéraux au gouvernement en répercutant ce détail historique provocateur ?

Quelques jours avant sa retraite, André Chavanne avait accepté, pour la postérité, de participer à un film réalisé par Daniel Bernard du Service des moyens audio-visuels (SMAV) de son propre Département (le DIP). Mon rôle fut celui d'un modeste maïeuticien. Pas trop difficile: un seul mot-clef lancé et Chavanne s'envolait déjà comme une fusée, lyrique, vers les sommets de l'art oratoire. Grâce aux archives de la tsr et Memoriav, ce document est accessible ici. Mon seul regret: je l'avais branché sur l'idée de La Femme. Il était intarissable et laudatif sur le sujet, même si son discours incluait ce qui ressemblait fort à une ode aux anciens bordels de Paris...Ce sujet essentiel, hélas, n'a pourtant pas été retenu au montage...Pour la petite histoire, ce travail d'interview m'avait valu quelques modestes honoraires que j'avais dû aller réclamer, au terme d'une longue attente infructueuse, à son sucesseur au DIP et nouveau président du Conseil d'Etat, Dominique Föllmi,  aux Pas-Perdus du Grand Conseil en session! Quand je raconte à mes amis américains que j'ai réclamé - et obtenu - une créance du "Gouverneur" de Genève en pleine séance du Parlement, ils ont quelque peine à me croire. J'en ris encore à l'heure qu'il est. A coup sûr, Chavanne la trouverait bien bonne aussi :-) !

Comme il trouverait l'inauguration de son buste à sa mémoire  sans doute incongrue et imméritée.

Quel bon mot trouverait-il en contemplant la reproduction de sa personne fixée dans l'airain  ? "Bravo aux artistes mais ils n'ont pas rendu justice à la délicatesse de la complexion de ma vieille peau !" ?

Ou, plus caustique encore: Tiens, le sculpteur m'a scindé en deux mais ne m'a point décapité. IL n'est donc pas militant au Parti libéral !

(jaw)


Hommage à la mémoire d'André Chavanne rendu par les Ecoles professionnelles

 

 

 

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Commentaires

J'étais un pote d'André et je passais tout mes premiers août dans son jardin, mais je ne dirais rien de plus, je n'aime pas les blogueurs qui modèrent les commentaires !

Écrit par : Corto | 12/05/2011

Idéal article, je vous souhaite une bonne réussite.

Écrit par : betclic | 16/08/2011

Il sont d plus en plus rares les personnages comme André Chavanne. C'est dommage !

J'ai siégé au comité directeur de la SRTR en qualité de représentant du SSM, avec voix délibérative. Les rapports de force étaient politiques, mais on pouvait faire entendre notre voix. Aujourd'hui, cette structure a disparu. Est-ce mieux aujourd'hui ? C'est sans doute moins politique, mais on l'impression que la SSR n'a plus de compte à personne, ou presque...

Écrit par : jacques vallotton | 20/04/2015

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