10/06/2011

Femmes maudites (I/II)

beateuhse.jpgLe 14 juin 2011, les femmes suisses célébreront donc – chacun l'aura compris – le cadeau que la majorité des hommes du pays leur a octroyé sous forme d'un droit de vote universel. Quarante ans après cet acte spontané de pure générosité, ce mouvement d'altruisme égalitaire sans précédent, oui, une telle  action de grâces s'imposait. Quel homme aurait-il l'impudence de s'étonner de cette tardive manifestation de reconnaissance ?

Avant 1971, il y eut les suffragettes qui s'enchaînèrent aux barrières en fer forgé du Parlement britannique et le martyrologe des manifestantes nourries de force par sondes stomacales...

Il y eut aussi l'héroïsme des femmes durant la Seconde Guerre mondiale. Celles qui ont fait bouillir la marmite  et élevé leur marmaille pendant que leur homme était au front. Et celles qui se sont engagées dans la Résistance ou même au front, telle Florence Nightingale lors de la guerre de Crimée.

Parmi les femmes dissidentes qui ont osé braver la règle patriarcale, figurent deux specimens maudits. Il se trouve que je les ai rencontrées et que, bravant à mon tour le « politiquement correct », j'ai osé donner quelque résonance médiatique à leurs actions hérétiques. En voici le récit...


telephoneanglaisdeux.jpgLondres, 1965. La sonnerie du téléphone retentit. Je soulève le combiné en bakélite massive relié à l'appareil par un élégant câblage tressé, chef d'oeuvre à quatre fils de la passementerie britannique.

-Magne-toi le train ! Fais tes bagages et rends-toi immédiatement à Flensburg en Allemagne du Nord chez Béate (friture).

- Béate quoi ?
- Béate Uze !

L'appel provient du chef des informations d'un hebdomadaire « people » parisien. Tirage : plus d'un million d'exemplaires grand format.

-Béate ? Inconnue au bataillon ! Une nouvelle vedette de la chanson ? Une héroïne de fait divers ?
-Non, elle s'occupe de vente par correspondance...Je vais t'expliquer.
- C'est pourtant pas le 1er avril !
- C'est urgent, que je te dis. On va en faire la Une et une double page. Magne-toi le train !
(C'est l'expression favorite du chef des informations, Théo Carlier)

babies350.jpgAu fil des explications, j'apprends que le personnage est une ancienne pilote de chasse de la Luftwaffe qui a lancé un réseau de vente par correspondance de... produits anti-conceptionnels !

- Ca vaut vraiment un voyage en Allemagne du Nord. ? N'avez personne à Paris pour ce scoop ? Hi ! Hi !

-Non, c'est toi qu'on a désigné parce que tu es un Suisse et que tu ne peux pas être inquiété.  Pis comme t'es suisse, tu parles allemand, non?

-Inquiété ?

- Tu ne sais pas que la publicité par voie de presse pour les produits anti-conceptionnels est strictement interdite en France et que toute infraction à cette loi peut envoyer le directeur de la publication en taule ? Ca relève du Code pénal ! Et que c'est déjà arrivé ?

- Du pur obscurantisme ! Partout ailleurs, on trouve des condoms dans les pharmacies..

- En France aussi mais la pub par voie de presse est prohibée ! Z'avez pas eu de guerre en Suisse, que je sache. Nous, on a perdu des millions de Français pendant les deux guerres mondiales et on fête nos mères pondeuses avec enthousiasme et reconnaissance...

- Tu connais la citation de Gabriele d'Anunzio ? L'humain, c'est comme de la mauvaise herbe. Plus en en coupe, plus il en repousse !

- Magne-toi le train ! On veut le matériel mardi prochain à 17 heures au plus tard à Paris.

Ne me reste plus qu'à obtempérer.

-Comment t'éppelles ?

-Béate Uhse...u – h – s -e   ... à Flensburg. Dans le nord de l'Allemagne. On a trouvé ça dans un magazine allemand.

Au téléphone, Frau Beate Uhse est ravie de notre intérêt pour son singulier négoce, d'autant plus que le marché   français lui est pour l'instant interdit. Et pour cause !

Coup d'oeil sur un atlas : Flensburg, ville du nord du Schleswig-Holstein, à la frontière danoise. Vite un billet d'avion (à hélice) de Londres à Hambourg + un billet Hambourg-Genève et un autre Genève-Paris...et un autre Paris-Londres... Et il me faudra encore prendre le train de Hambourg à Flensburg.

- Pour quel jour, votre premier voyage !
- C'est pour demain !


beateuhse2.jpgLes entrepôts de Frau Beate Uhse sont imposants. Le personnage aussi : diction staccato en pur Hochdeutsch sophistiqué. Décidée, opiniâtre et aventurière, cette femme s'est illustrée par ses acrobaties aériennes et par sa fuite vers Lübeck à bord d'un avion de fortune à la fin de la Seconde guerre mondiale. Une vraie aventurière des airs avant de se convertir à son paisible mais controversé négoce..

A Flensburg, j'engage un photographe pour immortaliser sur la pellicule le vaste assortiment d'articles de ce qui fut le premier sex shop européen. Ce qui passe aujourd'hui pour banal, dégageait à l'époque des relents sulfureux : godemichés, boules de geishas, plugs et autres accessoires érotiques, aphrodisiaques et tenues SM. Les douanes saisissent régulièrement des piles de magazines érotiques dans les cabines des chauffeurs de poids lourds en provenance du Danemark et de Suède, perçus et taxés de pornographie à l'époque. Des chauffeurs finissent en prison pour avoir transporté clandestinement, par dessus les frontières, des images violant...la loi.

Frau Uhse manipule et brandit ses gadgets avec une désinvolture et une distanciation brechtienne étonnantes.

-Ce vibreur, voyez-vous, je l'ai essayé personnellement. Mhhh ! Une merveille ! Et ce jouet-là, vous devriez l'essayer vous-même ...

coupleenaction.pngFrau Uhse est une bonne démonstratrice convaincante. Nous passons au Département de l'expédition : un entrepôt regorge de cartons à destination des grossistes de l'Allemagne tout entière. Des cartons emplis de reine Wollust potentielle. Des paquets de volupté qu'attendent impatiemment les clientèles masculine et féminine pour s'échauffer les sangs et réveiller leurs ardeurs.. Et, parmi les destinataires, autant de couples « pervers » aux pratiques décrites en détails (et même en latin dans les passages les plus scabreux), par le psychiatre Krafft-Ebbing dans sa Psychopathologia Sexualis dès 1886 A cette époque et jusqu'vers 1965, tout ce qui touche à la fantaisie sexuelle est taxé de perversion. Puis vint La Pilule ! (Aujourd'hui seule la « fumée passive létale » a mauvaise presse. Le principe de l'interdit est le même. Il n'a fait que glisser d'un domaine à l'autre mais c'est bien le plaisir qui est encore et toujours régulé ou interdit et sanctionné...ou prévenu « pour le bien du peuple ». Le mouvement allemand Sexpol en témoigne)

siebelflugzeug.jpgJ'aurais volontiers recueilli les souvenirs de la pilote de chasse de la Luftwaffe en plus mais le temps me manque et ce n'est pas là ma mission. Ma besace est pleine de notes et de pellicule photographique, chargement complété par une liasse de superbes catalogues illustrés que les rédacteurs de l'hebdo parisien s'arracheront !

Auparavant, il me faut encore passer par Genève pour demander une augmentation d'honoraires auprès de La Suisse dont je suis aussi le correspondant à Londres. L'avion à hélice mettra quatre heures pour m'amener à Genève. Hublots immenses, fauteuils très larges appuis-pieds, vol à basse altitude, champagne ... Et des hôtesses souriantes et attentionnées nous vendent des briquets Dupont plaqués or et des cigarettes hors-taxes. Aucun rapport avec les avions-bétaillères low cost du XXIe siècle.

A Genève, on murmure :

-Il paraît que vous travaillez pour des  journaux parisiens de mauvaise réputation, m'a-t-on dit ?

- Nécessité fait loi ! Et tout paraît sous pseudonyme, dois-je avouer en arborant une mine aussi contrite que feinte.

Au terme d'âpres négociations, j'obtiens de La Suisse une augmentation : CHF 5.-  Soit 10 % par « Lettre de Londres » !

A Paris, au labo photo du journal, on jubile : «  Regarde-moi celui-là ! Aussi épais qu'un concombre ! » fait remarquer un rédacteur qui a étalé tous les tirages sur une immense table d'examen.

- Vous gênez pas Mesdames, venez-voir ce qui nous vient d'Allemagne !

Quelques rédactrices s'approchent prudemment du spectacle...et font de petites moues dégoutées ou sceptiques...au vu de la "marchandise".

Puis on passe à la mise en page collective. Trente journalistes donnent leurs opinions et conseils dans un joyeux brouhaha créatif pour la Une. Il est 15 heures et nous sortons d'un plantureux déjeuner bien arrosé, rue de la Boétie... L'imagination jaillit en salves verbales  des plus salaces aux plus humoristiques. C'est à qui trouvera le meilleur titre de Une que l'on verra àl'affiche du moindre village français durant une semaine. Réussie, elle peut faire monter le tirage de 200 à 300'000 exemplaires. C'est l'huissier de la Rédaction (associé au processus rédactionnel) qui trouve soudain le titre de UNE définitif:

Pas de ça chez nous !

Applaudissements. Adopté !

boulesgeishas.jpgDeux jours plus tard, je surprends plusieurs voyageurs qui déploient le magazine grand format (imprimé à Bruxelles) dans le métro. Ils semblent savourer tous les détails du texte, les légendes des photos qui sont autant de « modes d'emploi ». Voilà la libido de la France tout entière exhaussée. Puissance du Verbe, de l'Image et du Fantasme... En plus, le recours aux jouets sexuels émoustillants  est légitime et encouragé puisque...c'était marqué sur le journal !

Le texte ? Un monument de pure hypocrisie, conforme au titre de tête : Pas de ça chez nous ! mais chacun se repaït avec délices de cette fausse oeuvre de dissuasion, richement et complaisamment illustrée.

Oui, les ventes ont bien marché.

Et  je toucherai encore ma "prime de Une".

Mes maigres honoraires de La Suisse ont donc été complétés avec bonheur grâce à Beate Uhse. Quelques décennies plus tard, son modeste négoce prendra la stature d'une multinationale cotée en  Bourse.

De l'Aéroport du Bourget, je reprends l'avion pour Londres.

Le gouvernement Macmillan vient de tomber sous le coup de « l'affaire Profumo ».

Ivanov, l'attaché militaire soviétique à l'Ambassade d'URSS à Londres  et John Profumo, ministre britannique de la Guerre, partageaient (pas simultanément) les faveurs de deux lascives jouvencelles : Christine Keeler et Mandy Rice-Davis.

Ces jeunes mâles n'avaient sans doute point besoin des artifices de Frau Uhse...

DSK ? Rien de nouveau sous le soleil ! (jaw)

Prochain épisode: Mon avorteuse bien-aimée...

17:56 | Lien permanent | Commentaires (6) | |  Facebook

Commentaires

Harcèlement...

Mon mari est absolument persuadé que je le trompe
Que je l’ai trompé… Et que je ne cesserai pas de le tromper
Aucune présomption, ni d’innocence, ni de culpabilité
C’est un tir sans sommation… Une pure et dure diffamation !

http://www.lejournaldepersonne.com/2011/06/harcelement/

Écrit par : le journal de personne | 11/06/2011

Desporates Swiss wifes !

Écrit par : Corto | 12/06/2011

moi je veux tourne les films porno mais j ais pas la chance

Écrit par : thierry | 18/06/2011

ce que vous méritez...égalité des sexes...ai-je le droit de tinsulter ou de te casser tes dents comme un mec????

Écrit par : Lyonnais du 69 | 18/06/2011

@Lyonnais du 69 (le vrai LyonNIAIS), alors après tous ces mois d'absence, t'as fait le M.U.R ou t'es en conditionnelle ?

Pour l'aurtaugraf, t'as pas bénéficié d'un cours de réinsertion ?

Pour ce qui est du sexisme et du racisme t'es un pro, d'après tes éructations résumées ici en bas de page :

http://blogdesamialdeeb.blog.tdg.ch/archive/2010/06/01/palestine-les-donneurs-de-lecons.html

C'est sûrement pas toi qui écrit là :

Par Lyonnais_du_69 le 18.06.2011 - 16:19
1) Ce criminel n'a pu être retrouvé que 5 ans après les faits, et l'on est encore loin de la prescription.

http://www.tdg.ch/geneve/actu/quinze-ans-prison-assassin-ex-gendarme-2011-06-17

Écrit par : M.U.R du çon | 18/06/2011

@ M.U.R du çon: Ce commentaire ne concerne absolument pas notre site des DDG.

Un peu de concentration svp !

Mieux vaudrait d'ailleurs écrire: "C'est sûrement pas toi qui écriS cela..."

Écrit par : jaw | 28/06/2011

Les commentaires sont fermés.