22/09/2011

L'hémicycle adoucit les moeurs...

iStock_000015730514XSmall.jpgAinsi donc, l'hémicyle adoucirait les moeurs. Comme la musique. C'est du moins ce qu'affirme un député en préconisant le semi-circulaire pour calmer les ardeurs oratoires et les propos carrés des élus au Grand Conseil de Genève. Coût estimé de cette innovation facétieuse: 16 millions de francs, bancs courbes et lumière zénithale comprise.

L'ennui, avec les politiciens, c'est que leur propre ennui les pousse à combler le vide. Il faut qu'ils modifient leur environnement pour avoir le sentiment d'exister. Comme la Nature, ils ont horreur du vide. Au moindre incident - un homme qui mord un chien, par exemple - et les voici qui vous pondent une loi en moins de temps qu'il n'en faut pour prononcer la phrase rituelle: "Comme vient de le dire le préopinant, je souscris à ses propos mais j'ajouterai et corrigerai son assertion lorsqu'il affirme..."


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La Chambre des Communes à Londres se contente d'une salle rectangulaire où les Right Hon., même privés de lumière zénithale,  sont comprimés comme des sardines dans leur cercueil en fer blanc. Ni les uns ni les autres ne se plaignent pourtant  de promiscuité contrainte. Cette proximité semble même exalter les ardeurs  des "préopinants" et pousser l'art de la rhétorique au sommet de l'hypocrisie oratoire, pratiquée comme un des Beaux-Arts:

"Le Très 'Honorable député de la circonscription de Leicester-Nord aurait-il l'obligeance et l'extrême amabilité  de bien vouloir démentir devant l'ensemble de nos Honorables députés les rumeurs selon lesquelles - s'il faut en croire les assertions des Evening News dont je viens d'acheter un exemplaire sous le porche de notre bâtiment historique -  il aurait souvent été vu en compagnie de truands notoires et de femmes de mauvaise réputation sur le domaine public et dans des tripots de la banlieue de la ville où il est domicilié et dont la population a eu la bonne inspiration de le faire accéder, par voie élective, à la dignité de notre honorable assemblée ?"

Et pourquoi donc faudrait-il adoucir les moeurs dans un pays comme la Suisse, déjà très normalisé à tous égards ?

La démocratie ne passe-t-elle pas nécessairement par des affrontements (verbaux ) violents dans les rings de box que sont les Parlements ? Des conflits de bon aloi dans un lieu qui  les légitime et où la confrontation des idées est la clef de voûte de la démocratie ? De petites guerres symboliques qui se terminent par un décompte des voix et un vote définitif, seul capable de transformer les plus sages ou les plus iniques facéties en lois applicables à l'ensemble de la population. Les effets des joutes oratoires en politique sont donc bienvenues et nécessaires.

Amollir les sièges de nos députés pour le bien-être de leur séant, c'est donc miner la démocratie. Climatiser la Salle du Grand Conseil de Genève, c'est réduire les marchands de déodorants au chômage et aggraver la crise.

A la réflexion, ces matches qui font tout le sel de notre démocratie, ne sont-ils pas plus captivants que le flip-flop incessant d'hommes se renvoyant une minuscule balle jaune par  dessus un filet au moyen de raquettes pour le plaisir de millions de téléspectateurs qui ne trouvent rien de mieux pour occuper leur esprit que de contempler ce morne spectacle financé à coups de millions de dollars ?

Où donc nos bretteurs semi-professionnels pourraient-ils s'exprimer sinon dans nos Parlements ? Nos réformateurs-pacifistes veulent donc contraindre les élus de Genève  à quitter leur siège pour faire la queue à une tribune publique centrale (comme au Conseil national) alors qu'ils ont déjà rongé leur frein en faisant la queue à la Poste, aux caisses de la Migros ou aux guichets de nos administration ? Absurde et contre-productif.

Sans affrontements, sans passes d'armes rhétoriques, les parlements et les prétoires seraient de simples salons mondains à la mode du XVIIIe siècle. 

Le préopinant  précité n'est plus là pour entendre son adversaire: il est déjà absorbé dans la lecture des tribulations du Servette, des dernières "incivilités" en ville alimentées par le seul "sentiment d'insécurité" qui prévaut dans les têtes imaginatives de pleutres citoyens. Certains vont uriner pour changer de cadre ou, à l'inverse, s'abreuver à la buvette, devenue non fumeuse par la vertu d'élus dont le credo à la"fumée passive létale"sert désormais d'idéologie de base. Reste encore Les Pas-Perdus, espace où s'ourdissent les pires complots...à voix basse.

Que reproche-t-on à l'actuelle salle du Grand Conseil de Genève ? Elle mériterait de figurer au Livre des Records pour avoir résisté à des torrents de prolixité, à des tsunamis de verbiage stérile, aux pataquès, aux truismes et aux coups de colère des grandes gueules genevoises sans jamais émettre la moindre plainte. Une championne de la "résilience" en somme...

Au printemps de 1975, il me souvient d'avoir entendu la gauche du Conseil municipal (36 élus contre 44 à la droite) soulever les couvercles des bureaux et les claquer collectivement en cadence avec violence en guise de protestation.  Le mobilier en bois massif et les charnières avaient résisté à ce mauvais traitement. Le "casus belli" ? Bof...l'enjeu portait sur un déni d'égalité de traitement dans le "tournus" entre partis pour une place de deuxième secrétaire du Bureau...

Pour avoir lustré nos fonds de pantalon en pure laine vierge peignée durant huit années (1975-1983) sur les bancs réservés aux élus, puis à la tribune de presse (la vue y est meilleure qu'au poulailler) et enfin à la tribune du public (souvent déserte), nous pouvons attester que cette salle remplit parfaitement ses fonctions et que ses pensionnaires n'y éprouvent qu'un"sentiment d'inconfort". Et d'exiger maintenant une salle climatisée, au mépris du credo à la mode:le développement durable. (il est vrai qu'à la belle saison, il est fréquent que des oiseaux égarés volètent en intrus dans ladite salle lorsque les fenêtres y sont ouvertes...) Veut-on supprimer cette touche poétique ?

Il est vrai aussi  que les salles des Grands Conseils de Zurich et de Bâle ont une autre allure, avec leurs boiseries séculaires  sculptées d'où émanent les effluves secrets de l'Histoire comme si les mânes des générations précédentes y avaient laissé leur empreinte apaisante.

La salle du Législatif de Genève ne vaut pas la grandiloquence solennelle de la Chapelle Sixtine mais, à la réflexion, pour ce qu'il s'y dit, son architecture et l'économie de ses espaces correspondent parfaitement  aux fonctions qu'on exige d'elle. Les députés y sont assis sur des sièges assez larges, confortables, rembourrés.  Pour manifester leur désir de s'exprimer devant l'assemblée et, au besoin, pour vilipender le gouvernement, il leur suffit de lever la main et d'enclencher leur chronomètres. Comme pour les amours tarifées, les ébats oratoires des "préopinants" qui jurent qu'ils seront "brefs" sont chronométrés.

L'ennui, avec les auteurs de "projets", les aménagistes d'organigrammes et autres planificateurs d'avenir, c'est qu'ils veulent marquer leur territoire - comme les chihuahas sans muselière- de leur empreinte indélébile. Le plus simple consiste à promulguer des lois, des règlements, des ordonnances, des arrêtés parfaitement superfétatoires dans l'espoir qu'un jour, à titre posthume, les populations locales se référeront à la Lex sur la Journée sans viande inventée par le député Machin. Sans doute pourrait-on limiter la folie aménagiste des élus en érigeant des statues à leur gloire, de leur vivant, pour calmer leur insatiable soif d'innovations que le peuple n'a jamais réclamées.

On sait où la mirifique "politique du chasseur" imposée par l'ex-directeur de Swissair, a mené notre compagnie nationale. On a compris que notre UBS, fleuron de notre industrie bancaire, n'était qu'un colosse aux pieds d'argile une fois confiée à de tels novateurs à l'égo sur-gonflé. On sait aussi dans quel pétrin les responsables de la Banque cantonale de Genève ont mis les finances cantonales après leurs téméraires montages financiers. On sait aussi que le Stade de Genève ne sert qu'à faire pousser un gazon d'un vert admirable que ne foulent plus guère les chaussures à crampons de nos footballeurs.

Bref, ne serait-il pas grand temps qu'une loi fût promulguée pour empêcher les novateurs d'innover ? Une telle  thérapie de choc ne serait-elle pas salutaire pour nos princesses-sur-un-pois ?

Le projet de nouvelle salle du Grand Conseil est donc le produit de la folle du logis de quelques députés qui,au lieu d'aménager leur propre lit douillet à grands frais, seraient mieux inspirés de songer à loger la population qui les a élus.

La rénovation de la Salle du Conseil d'Etat (gouvernement) vient d'être rénovée à grands frais. Une Commission chargée de la protection des monuments et des sites a empêché que la structure de la salle historique ne soit définitivement saccagée par une poignée de "novateurs". Ouf !

Peut-être faut-il voir dans le projet de rénovation de la Salle du Grand Conseil, une forme de désir mimétique. Un caprice d'enfants gâtés.

Comme le gamin de l'école primaire qui réclame avec insistance un vélo électrique ou un "smartphone" à son père "parce que les autres en ont tous un ..." (jaw)

 

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PS: Navré de devoir vous quitter. L'heure est venue de donner une "leçon de vote aux populations indigènes"

05:52 | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : salle, grand consei, genève, rénovation, innovation | |  Facebook

Commentaires

Les sièges de la salle actuelle sont encore garnis de cendriers, vestige de l'époque où les censeurs anti-libertés ne faisaient pas la loi...

Supprimer ces sièges historiques, c'est supprimer tout un pan de l^histoire...

Pour le reste entièrement d'accord avec vous. La salle actuelle convient très bien. Un rafraîchissement, une mise à jour (fibre optique à tous les sièges, projecteurs de meilleure qualité, nouvelle informatique) se ferait au dixième du prix et conviendrait très bien. Et on pourrait conserver les cendriers, qu'il faudrait classer monument historique, témoins d'une époque révolue provisoirement mais appartenant à notre patrimoine.

Écrit par : Andres Gomez | 22/09/2011

Faites donc comme les Vaudois, réduisez la salle en cendres... Ainsi que je viens de l'apprendre, il y a tout ce qu'il faut pour les y mettre!

Signé: Un Rupestre

Écrit par : Baptiste Kapp | 23/09/2011

@rupestre: Navré d'avoir dû supprimer votre commentaire qui, même sous forme de boutade, pourrait être perçu par la justice comme une incitation à commettre un crime.

Écrit par : jaw | 23/09/2011

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