20/11/2011

Eloge des pseudos

phasme.jpgpoisson_pierre_010003.jpgIl existe mille raisons légitimes de ne pas se promener nu et sans armes sur le domaine public, fût-il celui, virtuel de l'Internet au XXIe siècle.

Parfois, mieux vaudrait être phasme
( photo), cameléon ou poisson-pierre (photo) pour échapper à ses  mille prédateurs et empêcheurs d'écrire en rond.

- Allô ! C'est bien toi ? On t'a signé T.T en page 3 et P.L en page 7, ça t'ira comme ça ?


- Pas le choix ! Adopté !

Le premier pseudo m'est décerné par le chef des Informations d'un magazine parisien à gros tirage:

-C'est le vrai nom d'un ami, inspecteur du Yard à la retraite, je vais lui envoyer un numéro du magazine. Hi ! Hi !

Le second, P.L. est celui d'un agent de liaison parachuté de Londres sur le territoire de la France occupée. Décédé depuis longtemps. Cinquante ans plus tard, il m'arrive encore d'utiliser, avec un sentiment de reconnaissance émue,  ces deux pseudos décernés par un regretté journaliste français qui fut fort actif dans la Résistance.

Pourquoi ces pseudos dans des magazines à grand tirage où tant d'autres auraient souhaité signer des articles de leur vrai nom, en toutes lettres et si possible accompagné de leur photo ?

Par "principe de précaution" !

Et surtout: par état de nécessité.


Au cours des années 1960, les relations diplomatiques sont tendues entre Londres et Paris. De Gaulle et McMillan se regardent en chiens de faïence. A l'aller comme au retour entre les deux capitales, il est fréquent de devoir ouvrir sa valise pour satisfaire la curiosité des douaniers. Les Anglais sont très fouineurs:

pipe.jpg-Je vois que vous exportez du tabac britannique dans vos bagages. Puis je vous demander pourquoi puisque vous fumez la cigarette ?

C'est un cadeau pour un journaliste parisien, fumeur de pipe. Il prétend qu' on ne trouve son mélange favori que chez un seul et unique tobacconist au monde dans le  ruelle de Bewlay Street, à Londres,  fournisseur du palais Royal. Claude - c'est son prénom - y a déposé sa recette personnelle, une mixture fétichisée dont je  lui apporte régulièrement sa dose: pas plus de dix onces (283 grammes).

- Et ces saucisses de chez Fortnum & Mason, on n'en trouve pas à Paris ? s'enquiert encore le douanier britannique, pince-sans-rire en sondant les tréfonds de mes maigre bagages.

-C'est pour parfumer les chaussettes !

Le HM Custom and Excise Officer sourit. Il n'y aura donc pas outrage à fonctionnaire.

(En fait, ces saucisses sont une petite madeleine de Proust pour un expat' anglais établi à Paris).

carvair.jpgDurant cinq années, me voici, pendulaire-ludion condamné à des allers-retours incessants entre Londres et Paris, en avion, en train et en bateau, en voiture et sur le ferry et ...en voiture sur l'avion... Le transfert de mes créances, par voie bancaire, prendrait des mois. Toutes les opérations de transferts de fonds doivent obligatoirement passer par le Ministère des Finances.

Nous sommes dans les années 1960. Le "franc lourd" vient de remplacer les anciennes coupures et les pièces à trous.

Mes retours vers la perfide Albion sont très délicats et risqués. De Gaulle a imposé un "contrôle des changes". Interdit d'exporter des devises sans passer par le laminoir administratif de la République. La procédure officielle dispose que tout mouvement de fonds international transite par les méandres du monstre étatique. Un Français sur cinq travaille pour l'Etat ou en est rentier dans ses vieux jours.  

- Si tu veux ton argent, mieux vaut demander du cash que des chèques aux Rédactions que tu alimentes, me souffle un vieux briscard du système D, spécialité gauloisissime.

Un labyrinthe administratif dont les parasites  mettent trois mois et plus pour traiter chaque "cas". Pour autant  qu'ils ne se mettent point en grève.

Pas question de crever de faim et de contracter des dettes ou des crédits pour satisfaire aux exigences de l'Hydre administrative de la République libertaire, égalitaire et fraternitaire.

mask.jpgDésormais, sauf exception, j'userai de pseudos pour identifier tous mes articles et reportages. Pratiques aussi , les pseudos, lorsqu'il s'agit de livrer deux ou trois articles originaux sur le même thème, destinés à des magazines différents et concurrents...

Je serai donc P.L. pour tel magazine tiré à plus d'un million d'exemplaires, T.T. pour cet autre hebdomadaire, C. de B. pour cet autre quotidien intransigeant. Quatre titres de le presse parisienne se partagent ainsi, sans le savoir, les services de leur propre et même "envoyé spécial permanent" à Londres. Le tout, c'est de ne pas se tromper de pseudo et de veiller à adopter quatre style différents... Dans cette Rédaction d'un hebdo populaire, c'est un agrégé en philosophie qui récrit tout le journal "pour harmoniser le style de l'hebdo". Lui, ne signe ni de son nom ni d'un pseudo.
Il est 100 % anonyme. (Addendum: Il s'agissait de Bernard Thomas, décédé en janvier 2012)

Le PDG de cet hebdo, issu de la Résistance, "La France continue", en est René Cassin, Prix Nobel de la Paix.

Une autre entrave obère la liberté de publier ma prose en France: le statut du collaborateur. Des mesures protectionnistes interdisent pratiquement aux étrangers d'écrire dans la presse française. Un journaliste non-français ne peut être salarié contractuel, vacataire, pigiste d'un titre de presse. Encore faudrait-il tenir compte en plus du classement et de "l'échelonnement indiciaire" et de mille autres idiosyncrasies réglementaires à la française . Pas question non plus de verser des "traitements" ou des  "honoraires" à un journaliste étranger. Que  faire ?

- Nous procéderons par "achat de documents" !
nous explique la propriétaire du magazine à gros tirage en ouvrant son coffre-fort: une élégante boîte en acajou regorgeant de coupures à l'effigie de  Voltaire", Corneille et Richelieu. Pendant qu'elle me tend liasse après liasse, il me souvient que son caniche blanc aboie...de désapprobation., sans doute.

-Et tâchez désormais de gonfler vos notes de frais ! Ce sera avantageux fiscalement pour notre entreprise. Votre bouquet de roses à NF 300.- à Sophia Loren , est en-dessous de nos normes ! Il y va de la réputation de notre hebdo !

Les poches gonflées de coupures honnêtement gagnées par P.L. T.T. etc, représentant deux mois d'honoraires, de notes de frais, de primes au "scoop"  et de "piges" pour mes photographes, me voici reprenant le chemin de Londres, la trouille au ventre.  L'itinéraire le plus sûr, c'est par la route jusqu'au Touquet puis de charger ma voiture et ma personne sur l'avion qui franchit la Manche en vingt minutes  jusqu'à Lydd (Kent). Ouf !  Durant cinq ans, sans la moindre anicroche, et sans la moindre copie de reçu ou de document attestant de la légalité des opérations et de la provenance légale de ces fonds , je rapatrierai ainsi mes créances pour en verser le produit au siège  la Swiss Bank Corporation, à Londres,  où j'ai un "compte externe". Protégé du fisc confiscatoire britannique par le secret bancaire.

Du côté britannique, aucun contrôle pour l'apport de devises étrangères mais il m'est interdit d'écrire dans les journaux. Là encore:  merci aux pseudos ! Les photographes que je mandate de cas en cas, eux, ont l'autorisation d'écrire des légendes pour leurs photos mais il leur est interdit d'écrire des articles ! Les journalistes britanniques, eux, à l'inverse, ont l'interdiction de publier des photos de leur crû. Ils se contenteront de corriger mes (rares) articles en anglais destinés à la presse tabloid (5 mos d'exemplaires) quand j'ai une bonne exclusivité.  Mrs Margaret Thatcher a cassé ce système ultra-protectionniste abusif.

ortf.jpgParmi mes oeuvres, je suis aussi "rabatteur de VIP's '" pour l'ORTF (Office de la Radio-Télévision française...ou "La Voix de la France" ). Il s'agit de rabattre vers les micros des personnalités du show business et de la chanson qui sont au hit parade en Grande-Bretagne. J'invite les personnalités sous mon nom et la raison sociale  de l'ORTF mais ne suis cité que sous pseudo à l'antenne... Je passerai une journée entière , renvoyé de bureau en bureau, au siège de ladite ORTF pour encaisser un chèque signé de la main  de José Arthur (Le "pop Club"). Peine perdue car le cas d'un collaborateur, même occasionnel, de nationalité suisse et  domicilié à Londres, n'a pas été prévu dans l'organigramme !

L'usage de pseudos présente bien d'autres avantages.

Un beau soir d'été, après vingt heures de route pour joindre Genève à Londres (pas d'autoroutes !), je dépouille le courrier accumulé pendant mon absence. Une lettre à entête d'une illustre Etude d'avocats attire mon attention. Le pli contient un writ ( plainte devant la Justice Royale) et un commandement de payer pour la modique somme de £ 10'000.- au motif d'un "gross libel" que j'aurais commis par la plume. La livre sterling vaut, à l'époque, CHF 12.-

- Mauvaise nouvelle ? me demande ma femme qui croit lire une petite moue dépitée sur mon visage.

- Oui mais ça ne me concerne pas ! L'article est signé de P.L.

Je finis par me convaincre que P.L. n'est que mon double, mein Doppelgänger.

Au crayon à mine de plomb de marque Caran d'Ache, j'écris au bas de la plainte que cette affaire ne me concerne nullement  et renvoie le tout, non signé (!),  à son expéditeur.

Et n'ai plus jamais entendu parler de cette plainte.

Merci aux pseudos !

greffe-cheveux.jpgEn réalité, le plaignant est un médecin de Harley Street, spécialisé dans une clientèle de la "gentry". Le premier en Europe, il pratique les greffes de cheveux et implants capillaires. La technique, toute nouvelle, provient des Etats-Unis. Mon reportage a non seulement été publié dans un magazine français à gros tirage mais il a été revendu dans le monde entier par une agence. J'en déduis que ce médecin, sorti de l'ombre par mes bons soins,  a été accusé par ses pairs frustrés de publicité non éthique et que, pour prouver sa bonne foi, il attaque le journaliste. A ce jour, mon hypothèse s'est vérifiée.

Des années plus tard, de retour en Suisse, comme éditeur responsable d'un journal éphémère, j'apprends que les Renseignements généraux d'Annecy  souhaitent me parler "pour affaire vous concernant" lors de mon prochain passage dans leur ville.

Ces gentlemen de la police politique française ont de bonnes manières. Ils boivent même du porto "hors d'âge" et sont d'un commerce agréable et civilisé. Des "énarques" qui auraient mal tourné ?  Ce qui les intéresse, c'est de savoir comment j'ai manoeuvré pour  être invité au Club "Perspectives et réalités" où un candidat à la présidence de la République - Giscard d'Estaing - tenait son premier discours de campagne.

 

direction_des_rg.jpg



Ils me lisent obligeamment les informations récoltées sur mon compte...

- Assez correct,
leur fais-je remarquer, au détail près qu'il vous manque mes cinq années passées comme journaliste libre à Londres, écrivant sous pseudonyme pour plusieurs titres de la presse parisienne ! Demandez au Quai d'Orsay, ils connaissent même l'identité de celui qui se protègeait derrière le pseudo de (XXX). au Nouveau Candide !

- Aux RG, notre première tâche est d'établir le nombre d'exemplaires du Canard Enchaîné vendus chaque semaine dans toutes les villes de France, m'explique l'agent en se servant une deuxième rasade. Auriez-vous par hasard oeuvré aussi pour cette publication
?

Je hausse les épaules d'un air énigmatique.

Ils n'en sauront pas plus.

Vivent les pseudos, légitimes et providentiels boucliers contre les gêneurs de toute espèce ! (jaw)

La Tribune de Genève: Heureuse décision du TF pour la liberté d'expression

L'impératif de désobéissance

16:55 | Lien permanent | Commentaires (5) | |  Facebook

Commentaires

Merci pour cette magnifique note, vos propos sont réalistes, rusés et ironiques à souhait. Chapeau bas Monsieur !

Écrit par : Barbie Forever & Dark Side | 20/11/2011

Puisse le GR (gentil responsable) des blogs vous lire ...

"Vivent les pseudos, légitimes et providentiels boucliers contre les gêneurs de toute espèce ! (jaw)"

Écrit par : Loredana | 21/11/2011

MDR ! En plus à nous les lauriers ! Car un code civil ou pénal et mille fois plus « contraignant » qu’une charte journalistique ! A partir du moment où l’on ne tombe pas dans la diffamation, tout information pertinente doit être mise en ligne, le moyens de contrôler sa véracité ne manquent pas, à l’internaute après de se faire une opinion en toute connaissance de cause et pour cela parfois il faut des « Robin des bois en bouclier, des Cats Women, et autres créatures ailées et masquées.

Un titre des Stones me vient en tête… « Sympathy for the devil : « Pleased to meet U I hope U guessed my name »

Écrit par : Barbie Forever & Dark Side | 21/11/2011

Montesquieu fit imprimer son Esprit des Lois clandestinement à Genève, sans imprimatur, à la barbe de la monarchie de droit divin...

Que voilà un exemple éloquent du bon usage de la clandestinité dont Genève fut complice avec bonheur.

Les blogs de la Tribune de Genève, offrent un espace d'expression gratuit fort précieux à qui veut bien en user en respectant les règles du jeu proposées.

Ces blogs servent de défouloir salutaire et encouragent la lecture du journal online et du journal-papier. Ils contribuent donc aussi à la formation de l'opinion publique et favorisent le jeu démocratique.

Si les règles du jeu ne me conviennent pas, je vais jouer et écrire ailleurs.

C'est ce que j'ai pratiqué depuis février 2008 sur le site de notre association libertaire des Dissident(e)s de Genève (DDG):

http://www.lesdissidentsdegeneve.ch

Les buts idéaux de nos statuts DDG démontrent que nous ne dédenfons pas que le droit de fumer sans nuire ni incommoder autrui:

a) D’une façon générale, défendre le principe fondamental des libertés vis-à-vis des restrictions et limitations dont celles-ci font l’objet de façon de plus en plus marquée.

b) Prévenir, dénoncer et combattre le harcèlement des citoyens et des habitants aux prises avec des abus technocratiques imposés par des administrations ou des autorités investies de la puissance publique.

c) Etablir un système de veille sur les « technologies émergentes » dites NBIC (nano-technologies, biotechnologie, technologies de l’information, sciences cognitives, biométrie, etc.), en dénoncer publiquement et combattre le caractère abusivement intrusif dans la sphère privée des individus chaque fois que nécessaire.

d) Maintenir et promouvoir les droits de mobilité et de stationnement des habitants et citoyens sur le domaine public pour leurs activités professionnelles, économiques, culturelles, sportives, sociales, familiales et de loisirs ; lutter de la façon qu’il conviendra pour que Genève redevienne une ville propre.

e) Agir pour que les fumeurs ne soient pas relégués au rang d'exclus de la société.

Nous y dénonçons tous les jours le "politiquement et l'hygiéniquement correct", parfois en termes très vifs qui seraient probablement perçus comme "inconvenants" et "malvenus" sur l'espace-blogs de nos quotidiens de Suisse romande.

Donc: vivent les blogs de la Tribune de Genève et tous ceux qui, sur la planète entière, accueillent notre prose et la vôtre !

Et vive la désobéissance civile pour tous ceux et toutes celles qui s'expriment au mégaphone, devant le micro d'une station de radio, devant des cameras ou juchés sur des caisses à savon. Peu importe ce qu'ils disent...pourvu que nous conservions et exprimions une diversité d'opinions...

Avez-vous lu: "L'impératif de désobéissance" de Jean-Marie Muller ?

L'épilogue de l'ouvrage est accessible ici:

http://lesdissidentsdegeneve.ch/index.php?option=com_content&view=article&id=2259:limperatif-de-desobeissance&catid=1:nouvelles-quotidiennes

Pour adhérer aux DDG, c'est ici:

http://lesdissidentsdegeneve.ch/index.php?option=com_content&view=article&id=1&Itemid=2

Au moment où le spectre d'une "gouvernance mondiale" annonçant un"Nouvel Ordre Mondial" (ex "Neue Welt Ordnung")se profile à l'horizon, incrédules, dissidents et hérétiques méritent d'être écoutés:-) !

Écrit par : jaw | 21/11/2011

Excellent condensé d'une vie de journaliste.

Écrit par : Roger B. | 23/11/2011

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