12/06/2012

Une singulière homélie posthume...

antoine.jpgQuelle étrange dérive des mœurs depuis que chacun peut se mettre en scène sur youtube ou s'exprimer sans freins sur le Net. T'as vu ma pix sur youtube ? T'as vu que je suis en week-end au Monténégro, photographié au bras de deux créatures indigènes ? Tu m'as vu sur ma homepage et sur mon blog ?

A Paris, récemment, j'ai découvert le nec plus ultra du genre: l'homélie posthume déclamée par le disparu soi-même !


antoine850pix.jpgSa voix sépulcrale résonnait sous les voûtes comme s'il était encore là, comme autrefois, accoudé au zinc devant sa huitième « mominette ».

Nous sommes en l'église de St Philippe-du-Roule à Paris. Un monument à quatre colonnes doriques . Mon ami Antoine ne se mouche pas du pied ! Il est 15 heures. Le glas égrène sa percutante présence pour nous rappeler que nous ne sommes pas au bal.

stphilippeduroule.JPGAu centre du tableau, dans la nef: la photo du disparu trône sur un méchant lutrin en bois noir, de style Second Empire. Le dispositif éclairé par deux cierges roses aux lueurs chancelantes. C'est bien lui: Antoine tel que je l'ai connu. Un journaliste bourguignon égaré à Paris, fouineur d'affaires scabreuses et narrateur hors-pair, une sorte de griot comme seule sait en produire l'Afrique pour animer l'ombre exquise de ses arbres à palabres. Des ragots, on-dit et rumeurs, il en fit, comme nul autre, d'émouvantes histoires pour midinettes. Champion des « broderies » textuaires, on l'avait surnommé Le Griot.

De cercueil, il n'y a point au centre du spectacle. Il est déjà six pieds sous terre au Père-Lachaise. Nous assistons donc à une cérémonie de remembrance, sans corbillard, sans tentures noires, sans croque-mort et sans pompes. Tout dans le Verbe et l'Esprit.

Un curé chafouin et ventripotent dont l'allure évoque ceux dont on colle la silhouette sur les fromages à pâte molle, officie. Ses oripeaux sacerdotaux sont très élimés. Il boîte légèrement. Un grosse verrue brune orne la commissure de ses lèvres. Mégalomane et hyperbolique comme nous le connaissions, Arthur aurait souhaité Notre-Dame s'il en avait eu les moyens.

Nous sommes à un jet de pierre de chez Hollande, le grassouillet nouveau président de la République en son Élysée. Cette proximité avec les grands de ce monde contraste avec le côté Gavroche du disparu. Un Gavroche monté en graine et qui désignait, en ultra-républicain, la résidence présidentielle sous le vocable de « la masure sublime ». Même le Christ a l'air ennuyé sur sa croix. Les vitraux diffusent de pâles rais de lumière... Des bruits de fermetures-éclair qui s'ouvrent et se referment fébrilement, attestent de la présence de nombreux sacs à main féminins dans l'assemblée... On tousse, on éructe, on piétine en attendant le début de la cérémonie.

 

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Un coup d'œil alentour pour tenter d'identifier quelques anciens compagnons de plume... En vain. Même en pratiquant un "rewind" mental, impossible de reconnaître quiconque derrière le masque déformant de l'outrage des ans. Au premier rang, une forte délégation de policiers en uniforme confère quelque air de majesté à la réunion. Ça nous rappelle que le défunt était un localier hors-pair dans un quotidien à grand tirage. Spécialisé en faits divers avec un penchant marqué pour les affaires criminelles. Ces képis étaient probablement ses informateurs...Mon corpulent voisin de droite arbore une Légion d'honneur. A ma gauche : une longue maigrichonne au visage émacié, qui ne cesse de renifler. Agaçant. Apparemment, ce tic distinctif relève plus de l'otorhinolaryngologie que du lacrymal funèbre. Tâchons donc de pardonner, au moins en ce lieu saint, à ceux qui nous irritent.

Cinq mesures de Samuel Barber jaillissent des haut-parleurs et voici déjà l'officiant débitant sa funèbre litanie: Pulvis es et ad pulverem reverteris...traduit aussitôt en français : Tu es poussière et à la poussière tu retourneras...

Cela valait-il vraiment la peine que j'entreprisse le long voyage de Genève à Paris pour si peu ? Enfin, il est des loisirs plus vains encore que d'honorer la mémoire d'un ami.

La foule se lève, se rassied et s'agenouille au rythme des incantions et indications du prêtre qui ne nous présente, le plus clair de son temps, que son séant revêtu d'une bure lustrée.

encensoir.jpgUn jeune sacristain, encore vierge (et probablement masturbé de frais), à en juger par son blanc visage glabre, balance l'encensoir. Je suce en toute discrétion un bonbon à la menthe pour couvrir l'odeur douceâtre, écœurante, de l'encens. Avez-vous remarqué qu'elle est plus agréable chez les orthodoxes ? Et que chez les réformés, les cultes sont parfumés à la naphtaline émanant d'habits du dimanche, du moins en hiver ?

Une femme, noyée dans la foule, est prise d'une quinte de toux. Je me retourne en même temps que des dizaines d'ouailles pour localiser et identifier la trouble-fête, aussitôt bombardée de flèches noires empoisonnées jaillies de mille paires d'yeux courroucés. Les cachous Lajaunie, connais pas ` ? Et pendant que le prêtre attaque l'homélie, je visualise mentalement la jolie petite boîte jaune au style suranné.

 

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Antoine en rirait, à coup sûr, lui le champion des "bans bourguignons" et des grands crus millésimés dans son village natal de Savigny-lès-Beaune.

Impassible, l'officiant poursuit sa litanie et enchaîne ses rituels avec autorité et componction. Soudain, il se tourne vers les ouailles pour annoncer que: "conformément à la volonté du défunt, ce dernier prononcera sa propre homélie funèbre"...ce qui est autorisé, paraît-il, moyennant une dérogation archidiocésaine , donc une facétie conforme au droit canon récemment révisé.

Et là - c'est une première pour moi - la voix de basse d'Antoine, posée, enjouée, roulant ses "r" bourguignons, résonne sous les voûtes de l'église de St Philipe-du-R-r-r-r-roule. Comme s'il était présent, une « mominette à la main ! Troublant. Probablement la première et la dernière fois qu'il aura parlé en chaire dans une église, lui qui fut plutôt un familier d'un troquet bien connu des journalistes, rue de la Boétie...

A ses chers amis et à ses « poulettes » (!), après un introït bref, il adresse nommément, tour à tour, félicitations, remerciements et, ce qui est plus étonnant, des blâmes acerbes dans le style:

  • A toi, Léon, je te le dis sans ambages: je ne te pardonnerai jamais, vif ou mort, de m'avoir bousillé ma "traction", une " onze légère" un soir de fête, du côté d'Auxerre et de ne m'avoir jamais remboursé un seul franc, malgré tes promesses et tes serments. Et toi, Blandine, je te maudis pour ton double jeu avec mon meilleur ami, Paul-Henri alors que tu m'avais juré fidélité....Et toi Solange, sur ta lancée, si tu ne t'amendes pas, tu vas te retrouver sur le trottoir à Barbès...

 

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La liste des prénoms s'allonge et résonne comme autant d'incongruités sous les majestueuses voûtes de l'édifice historique.

On entend quelques murmures et des rires, vite étouffés, émanant du fond de l'église.

Ça en devient gênant d'autant plus que nous ignorons si les cibles d'Antoine se trouvent dans l'église ou si elles sont attaquées en leur absence. Peut-être les victimes de ce réquisitoire posthume rentrent-elles la tête dans les épaules ou se voilent-elles la face en déployant des Kleenex ?

 

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Antoine a eu l'audace de régler ses comptes en public à titre posthume ! Singulier, il l'était de son vivant. Ne prétendait-il pas d'avoir, comme propriétaire des lieux, loué pour dix ans et $ 6000.-/l'an  le deuxième étage de la Tour Eiffel à un Américain en goguette ? Certains intimes prétendaient même avoir vu le bail de cet étrange affaire sous sceau notarié.

Le curé dresse l'oreille. On peut voir, à sa mine contrite, qu'il n'apprécie guère le défaut de charité et l'incapacité de pardonner du défunt Antoine. Il n'a manifestement pas pré-écouté l'opus sonore de « son » mort.

Les prénoms et les patronymes s'enchaînent dans ce singulier Jugement Dernier où le défunt est à la foi victime, procureur, avocat de la défense et juge. Les prénoms féminins s'égrènent en un interminable collier : Aux Huguette succèdent les Marie-Jeanne, les Pierrette, les Francine et même des Hortensia et des Gwendolyne ! Les verdicts sont rendus sur-le-champ, sans appel, à un rythme effréné, le plus souvent sur un registre d'humour caustique. Il y a de la vengeance dans le timbre du locuteur d'outre-tombe. Singulier tribunal où la contradiction n'a pas cours et où les avocats demeurent muets durant le procès. La voix d'outre-tombe se fait tantôt minaudante lorsqu'elle adresse ses meilleurs sentiments affectueux à ses cortèges d'anciennes amours, tantôt criarde quand il voue aux gémonies ceux de ses faux-amis coupables de trahisons ou de non-remboursement de prêts financiers. Ou d'autres avanies sordides qu'il serait inconvenant de relater ici.

Je prie pour ne point figurer à son tableau d'honneur posthume.

 

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Nombre des coupables sont morts et enterrés depuis longtemps et ces micro-litiges oubliés, puisqu'Antoine a dû enregistrer son règlement de comptes avant l'introduction de l'euro. Il parle encore en francs !

Soudain, étrangement, la lecture du Jugement dernier s'interrompt abruptement.

- En raison d'une panne technique, je suis au regret de vous annoncer que nous ne pouvons pas poursuivre la diffusion du dernier message d'Antoine P., annonce l'homme d'église, penaud.

C'est à ce moment qu'il me souvient qu'une minute plus tôt, le curé a envoyé son sacristain dans la coulisse. Probablement pour mettre un terme à ce scandale sans précédent. A n'en pas douter : le missionnaire-délégué a reçu l'ordre de couper le sifflet à Antoine.

Au cocktail qui suit la cérémonie de remembrance, ledit curé, surpris en train de se gaver de profiteroles, m'avoue à voix basse qu'il n'avait pas pré-écouté le CD d'Antoine avant la cérémonie !

- C'est de ma faute ! J'ai été surmené par les travaux d'inventaire que je dois livrer dans trois jours. On ne prend jamais assez de précautions. Et j'ai de la peine à commander mon stock de cierges online par ordinateur ! Mon Evêque est un geek...

Comme on m'a appris jadis à ne jamais poser de question à un interlocuteur qui a la bouche pleine, je guette un rare espace inter-bouchées du curé pour lui demander:

- Comment se fait-il que les femmes venues rendre un dernier hommage à Antoine en votre église ne soient pas invitées à ce cocktail ?

  • Les femmes d'Antoine ? Elles sont toutes réunies au "Cochon qui fume", (sic !) au coin de la rue. C'est lui qui l'a voulu ainsi. Sa vie sentimentale était très agitée, comme vous le savez peut-être ! Il les a toutes convoquées à la cérémonie mais il ne voulait pas qu'au contact de ses amis mâles, elles en viennent en cortège leur faire des confidences. C'était un grand jaloux !

 

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Et comme je lui fais remarquer qu'en Suisse, seul le curé ou le pasteur ou encore le rabbin (et même l'imam) est habilité à monter en chaire, avec, parfois, le rare témoignage d'amis proches du défunt. Et que je n'avais jamais entendu un défunt faire son propre éloge et surtout prononcer des jugements posthumes proches de la vengeance :

  • C'est la première et la dernière fois que je fais tourner le son d'un CD dans mon église, sans l'avoir écouté au préalable, promis-juré ! s'exclame le curé en enfournant une nouvelle profiterole dans son gosier.

Pendant qu'il mâche sa pâtisserie – un vrai caprice des dieux ? - dérogeant à mes règles de bienséance, je me hasarde du bout des lèvres :

  • Par respect de la volonté du défunt, ne conviendrait-il pas, mon père, que ses amis pussent entendre l'intégralité de son message interrompu par cette maudite panne ?

Le curé tend la main et réplique :

  • Si vous me donnez votre carte de visite, je puis vous en envoyer une copie sur CD, moyennant 30 euros !

Le madré chafouin homme d 'église eût été chassé à coups de fouet par le Christ comme marchand du temple. Je tends au saint homme deux coupures de vingt euros pour le motiver.

- Et pour cinq euros de plus, j'allumerai deux cierges pour le repos de son âme ! Vous tenez à ce que je vous rende la monnaie ? C'est que je n'ai sou qui vaille sur moi...

Dans le TGV qui me ramène à Genève, je suis pris d'un fou-rire inextinguible en pensant au bon tour posthume joué par Antoine à ses ami(e)s et ennemi(e)s.

Ma vis-à-vis, une pimpante brune distinguée, la quarantaine, agitant quelques bijoux (Nous sommes en Ière cl.), replie son Wall Street Journal et le pose sur son giron. Apparemment agacée par mes rires étouffés, elle m'interpelle avec sévérité :

- Puis-je connaître Monsieur, le motif de votre hilarité ?

- Figurez-vous Madame (hi ! hi !) que je reviens d'une cérémonie de remembrance à Paris. (Hi ! Hi !)

Décidément, je n'arriverai jamais au bout de mon récit. Le fou-rire, c'est comme le hoquet: ça ne se maîtrise pas, une fois déclenché.

Après quelques excuses maladroites, je me rends aux lieux d'aisance pour me libérer sans témoins, de mon hilarité inextinguible. J'entends des coups frappés à la porte. C'est le contrôleur de la SNCF. Assis sur le couvercle du trône, j'entr'ouvre la porte et présente mon billet par l'entrebâillement..tout en riant. Ma main tremble au même rythme que les saccades de mon plexus solaire et de ma rate tordue...

- Ça va,Monsieur ? Vous n'avez besoin de rien ?

- Tout va bien. Merci !

Et je coupe le son d'une nouvelle vague de rires qui s'annonce.

Arrivé à mi-trajet, je reprends mes esprits et tente de me concentrer sur un article des plus sérieux dans Le Temps pour me donner une contenance: " La débâcle de JPMorgan s'immisce dans la campagne présidentielle aux États-Unis". De quoi refroidir mon humeur.

 

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Je regagne mon siège. Ma séduisante vis-à-vis s'apprête à descendre du train.

Elle me jette un regard oblique méfiant, désapprobateur.

  • Je vous dois une explication : je riais, voyez-vous, parce que je reviens du service funèbre d'Antoine, à Paris. Un vieil ami qui...

  • Oui, je sais. Je vous ai vu pouffer de rire à l'église. Antoine était mon amant. Je l'ai accompagné jusqu'au bout. Stoïque. Y a pas de quoi rire, Monsieur !

J'endure bravement la douche froide, bouche bée.

Prudent, je m'abstiens de demander à « l'ex » si elle a participé aux libations des multiples « ex » au Cochon qui fume.

L'amante inconnue s'éloigne déjà d'un pas alerte sur le quai en hâlant son bagage à quatre roulettes. Je remarque qu'elle tient un CD dans sa main gauche, gantée de blanc ...(Sans doute a-t-elle filé cinquante euros à la soutane cupide pour en obtenir une copie sur-le-champ.)

 

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Il est des jours où il vaudrait mieux être muet, à six pieds sous terre.

Et j'attends avec impatience le CD promis par le curé. Je l'écouterai au casque, craignant le pire. Pour l'instant, il n'est ni sur itunes ni sur youtube pas plus que sur Facebook. Ouf !(jaw)

 

 

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