13/01/2013

1979 : Yalta sur neige à Mégève

retroviseur.jpgDepuis que Le Nouveau Quotidien et Le Journal de Genève se retournent dans leurs tombes et exhument leurs articles que l'on croyait archivés ad aeternam, voici le passé heureux ou malheureux qui reflue sur nous comme une marée d'équinoxe porteuse d'encombrantes épaves de l'Histoire. Les excavatrices du binaire immortalisent tous les textes pour les générations futures. Suffit de pêcher au lancer pour attraper du menu fretin ou du gros calibre. Aucun droit à l'oubli désormais pour les héros de faits divers ou d'exploits politiques qu'on croyait broyés dans les laminoirs de l'Histoire. De même que l'on trouve des chaussures en cuir bouilli au fond des marais que l'on cure, il arrive aussi que l'on y tombe sur quelques joyaux authentiques lâchés par une amoureuse distraite en gondole, extasiée par les accents d'une barcarolle il y a cinquante ou cent ans de cela... Trois clics de souris et vous y êtes... Il me souvient...


 

retroviseur.jpgVoici donc un événement moins poétique qu'une promenade sur les canaux de Venise. Il me souvient que j'en fus jadis l'observateur actif : la Société suisse de Radiodiffusion et Télévision (SSR) brisant une grève des employés de la Société française de production (SFP) à Mégève le dimanche 18 février 1979. Issue du démantèlement de l’Office de la Radiodiffusion-Télévision française (« La Voix de la France » selon de Gaulle), la SFP est sur le point de licencier 778 collaborateurs sur 3000. Le liquidateur porte un nom prédestiné : Antoine de Clermont-Tonnerre. Un homme aussi rapide que l'éclair. La béance du trou budgétaire de la SFP, société de droit privé dont la République française détient la majorité, se monte à 200 millions de « nouveaux francs ». A Paris, la grève persiste depuis des semaines. Le blocage est total. L'impasse sans espoir. « Il faudra qu'il nous abatte sur place. Nous ne nous rendrons pas !" proclame le personnel.  Encore un de ces banals conflits sociaux résultant de la non-concertation des partenaires sociaux dont la France est coutumière ? Pas tout à fait puisque des Suisses ont offert imprudemment leurs services sur territoire français pour casser la grève.

 

telptt.jpg


 Le ponte de la CGT (syndicat communiste) qui m'appelle de Paris est indigné :

 - Va y avoir de la castagne à Mégève demain : les Suisses briseurs de grève veulent à tout prix permettre l'enregistrement d'Interneiges. Le Syndicat suisse des mass media est-il solidaire ?

- Trop tard pour consulter mon Comité !

- Tu te magnes le train sinon t'es complice ! Et ton syndicat "à la suisse" aussi !

 Invoquer la fausse maladie d'une tante, la fausse agonie d'un cousin pour se soustraire à cet appel importun et botter en touche .... Ouais... Ça ne me ressemble pas . Hésitation...

 - Je serai à Mégève dès ce soir.

interneige79_em3.jpg

Peut-être pourrai-je joindre l'utile à l'agréable. Mégève, ses pistes noires, ses vedettes de cinéma en doudoune rehaussée de diamants, ses millionnaires emmitouflés dans des peaux d'ours...ou de loup... Les bijoux, le clinquant, le m'as-tu-vu, les coquetteries, les lunettes griffées de grands couturiers et l'esbrouffe. La grande vie, quoi ! J'emporte mes skis.

 

 Sur place, je rencontre l'un des briseurs de grève, « le petit gris » (un cadre) comme le surnomment les travailleurs des ateliers de la TV suisse romande à Genève. Il est accompagné d'un berger allemand que je ne me hasarderais pas à flatter de la main sans permission préalable. Manifestement contrarié par ma présence, il me demande sur un ton rogue ce que je fais là. Je soulève mes bâtons de ski en guise de réponse et d'explication...

- Pour le ski seulement ?

- Pour le ski, oui, et pour admirer de près  de belles skieuses parisiennes en exil, cela à l'appel au secours de la CGT de Paris...

skieuse.jpg


 

 

Pas besoin de lui faire un dessin : il comprend que c'est au titre de délégué du personnel de la Télévision suisse romande (TSR), ce qui équivaut au Conseil d'administration dans une société commerciale, que je me trouve...comme par hasard, sur son chemin de la honte, à Mégève Et je précise le titre passe-partout que je viens de m'attribuer, celui assez prudent... d'observateur.

 Je ne sais pas encore que je viens de mettre le doigt dans un nœud de vipères.

Le lendemain, jour d'enregistrement d'Interneige. Les militants de la CGT sont une bonne quarantaine, chauffés à blanc par la colère :

 - On t'a vu pactiser avec les briseurs de grève suisses, hier soir au bar X, vers 18 h. 30. T'amuse pas à jouer double jeu avec nous ! Vous, les Suisses, dès qu'il y a du blé, vous êtes là ...

- Si tu m'prends pour un « jaune » , j'vous laisse poireauter dans votre merdier et je vais m'éclater sur les pistes  !

- T'es avec nous ou contre nous !

- Observateur, mets-toi bien ça dans le plot. Je suis observateur !

- T'es pas maqué avec eux, j'espère ? m'apostrophe une surexcitée qui brûle d'en découdre.

Surgie d'on ne sait où, voici une authentique pasionaria, petite boulotte vociférante à bonnet rouge.

- J'ai apporté tout mon attirail. S'ils passent outre et font mine de commencer à filmer Interneige, je coupe les câbles des caméras sans hésiter ! s'exclame-t-elle, en brandissant une paire de pinces coupantes de manière jubilatoire

Nous sommes dans le grand hall d'un hôtel chic qui abrite le Q.G. de la production. Les éclats de voix ont attiré l'attention de l'homme aux clefs d'or. Il nous prie de descendre à la remise des skis, au sous-sol pour vider notre querelle à l'écart de la clientèle huppée de son établissement.

Les deux camps vont s'affronter. Le ton monte. J'apprends quelques nouvelles invectives et solides jurons à la française.

 - Passez-moi mes gants ! s'exclame un vieux beau qui cause comme un marquis, en s'adressant à son assistante. C'est le plus excité de la bande :

- Interneige aura lieu, que vous le vouliez ou non ! Votre droit de grève, je m'en bats les couilles (sic) et allez vous faire f... Moi, je suis pour la liberté du travail. Z'avez pas l'droit de nous empêcher de bosser !

- Ch'te coupe les câbles de tes cameras et les couilles du même coup, lance la pasionaria en faisant tournoyer au-dessus de sa tête son argument unique de la pince coupante.

L'échange de propos passe au venimeux.

 

guylux.png

Le marquis, accompagné de quelques acolytes, est acculé dans un coin de la remise alors que fusent encore invectives, jurons et menaces d''un groupe de militants enfiévrés. Nous sommes au bord de la castagne. Le marquis est le plus prolixe et le plus insolent. L'observateur que je suis se risque :

 - Et cet arrogant qui se prend pour le roi Soleil, c'est qui ?

 Éclat de rire collectif  !

 - Mais c'est Guy Lux ! L'animateur de l'émission

 Le rouge me monte au front. Je dois bien être le seul à des lieues à la ronde à ne pas avoir reconnu le pape des jeux télévisés de la francophonie des années 1970. Son visage me disait bien quelque chose mais, regardant peu Jeux sans frontières et jamais Interneige (dont j'ignorais jusqu'à l'existence!), mon ignorance crasse m'a décrédibilisé un instant.

La tension extrême dans ce cagibi en sous-sol me donne soudain une idée 

tricolore.jpg

- Et si nous allions chercher le Maire ?

 La suggestion est acceptée.

 Le jeune Maire de Mégève est consterné :

 -Je comprends le point de vue des grévistes. Mais il faut aussi qu'ils comprennent le mien : cela fait des années que Mégève attend d'être choisie pour Interneige. Vous n'allez pas tout flanquer par terre au dernier moment ? Le renom de notre station est en jeu !

Nous sommes tous réunis maintenant aux abord du camion de reportage de Polyvideo, portant plaques minéralogiques tessinoises. Il émane du véhicule de longs serpents noirs qui courent sur la neige jusqu'aux caméras, déjà sous tension. Il ne reste qu'une heure et demie avant l'enregistrement de l'émission.

pincecoupante.jpg

 

- A la première image sur les moniteurs, je coupe ces câbles ! s’époumone la pasionaria, dont l'excitation est portée à incandescence à la vue de ses proies ophidiennes

Des syndicalistes techniciens lui font remarquer que lesdits câbles peuvent être sous de très haute tension et que, même sous très faible ampérage, cela peut suffire à tuer.

Le « petit gris » est maintenant accompagné du chef des Variétés de la TSR, un gentleman très angoissé par la tournure menaçante des événements qui me demande en aparté :

 - Que feriez-vous à ma place comme membre de la Direction de la TSR ?

- Je ne sais pas ce que je vais faire à la mienne ! Alors..

Les briseurs de grève suisses comprennent enfin leur bévue.

camionscrs.jpgNous sommes maintenant tous réunis sur la piste d'Interneige. Chaque camp menace l'autre de diverses « actions probables » lorsque j'aperçois la silhouette noire de six camionnettes se découpant à l'horizon. Cette lugubre théorie de véhicules semblable à un ver toxique, aussi lente que dissuasive, détonne dans le paysage d'un blanc d'une innocence parfaite. L'aire des jeux Interneige est bientôt entourée d'une singulière garde d'honneur : des robocops jaillissent des paniers-à-salade. Quelqu'un a fait appel aux CRS et ils ne ressemblent guère à des bonshommes de neige !

Depuis mai 68 en France, la loi fait d'un innocent passant, d'un simple observateur sur les lieux d'une manifestation non autorisée, un délinquant potentiel présumé et avéré. En cas de dégâts ou de blessures, l'innocent errant dans les parages de tels affrontements avec la police est présumé coupable ! Je connais cette loi inique au moment où un képi m'interpelle... (jaw)

Suite et fin du récit en AUDIO !
podcast


megeveun.jpg


 

 

 

megevedeux550.jpg

 

 

 

 

megevetrois.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

megevequatre.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(Archives 1979)

gazettejournaldegve.jpg





Accès aux Archives du Nouveau Quotidien et du Journal de Genève ici

18:52 Publié dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

Les commentaires sont fermés.