23/06/2013

Un fœtus écorché vif usurpe mon visage

scanner.jpgBelle journée ensoleillée que ce vendredi 21 juin. Les oiseaux pépient alentour pendant que les baigneuses pressées, pattes et museau graissés, s'exhibent sur nos plages dans l'attente du plat ou de l'amant du jour. Ce sera pourtant pour moi le vendredi le plus long...et le plus noir... Je passerai des moments dans un tunnel mais bien pire va m'arriver...


cornetacoustique.jpg

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...ou le lire ici (plus complet):

Un coup d'œil à mon agenda me rappelle que j'ai rendez-vous aujourd'hui au Centre Médical Universitaire (CMU) pour compléter une étude de la Faculté de psychologie qui porte, si j'ai bien compris, sur la dégénérescence cérébrale de la population locale au fil des années. Cent-soixante sujets volontaires participent à cette recherche.

 À ces fins d'intérêt public, je m'étais volontiers soumis à divers tests psychotechniques, il y a deux ans. Il s'agit maintenant de compléter les données dans ma 73e année. Un scannage à l'IRM est prévu.

terrier-du-renard.jpgIl m'est demandé notamment si je souffre de claustrophobie. J'assure les experts que non depuis qu'à l'âge de six ans, sur invitation de mon frère aîné, je m'étais engagé la tête la première, en toute confiance, dans un trou de renard dans la forêt de la Glaivaz, au-dessus d'Ollon (VD), piège obscur dont j'étais resté prisonnier durant près d'une heure.

 - Tu vois petit, tu entres ici et tu ressors par là, m'avait assuré mon frère aîné  en désignant deux trous d'un terrier distants de 15 m. J'étais resté coincé, malgré mon petit calibre, dans le boyau obscur. Il avait fallu pourtant le concours d'adultes pour me retirer de cette fâcheuse position en tirant vigoureusement sur des cordes arrimées à mes petits pieds.

humptydef.pngÀ l'entresol, chez moi, je m'engage dans la rampe d'escalier descendante et presse le pas car je vois que mon taxi est déjà arrivé en moins de trois minutes. Je porte deux légers bagages. Quelques mètres me séparent de mon chauffeur. Et vlan ! Je chute de tout mon long et dévale toute la rampe en atterrissant au rez-de-chaussée en fanfare après une vaine tentative de roulé-boulé ! La comptine de Humpty Dumpty me vient à l'esprit...

Probablement la faute à un sournois lacet de chaussures égaré et trop long...

Malgré les vives douleurs au genou, à la cheville et à la main droite, je récupère mes objets et m'engouffre dans le taxi en jurant. Déni de l'incident. Déni des douleurs. J'ai commandé un taxi, je le prends. J'ai rendez-vous : je l'honore.

- Monsieur veuillez conduire avec modération je viens de faire une sacrée chute dans l'escalier.

Le chauffeur, compatissant, roule avec prévenance et s'abstient de me parler du FC Servette. Ouf !

nathaliemella.JPGAu CMU, je suis accueilli avec grande compassion par une charmante et avenante doctoresse en psychologie qui s'assure que je n'ai aucun objet en métal sur mes vêtements ou dans mon corps tels qu'une paire de ciseaux oubliée par des chirurgiens distraits. Elle remarque aussitôt mon pouce s'enfler… Et probablement mon désarroi. L'essentiel, dis-je avec assurance, c'est de pouvoir appuyer sur les commandes, une fois enfourné dans l'IRM.

Me voici, cobaye humain consentant, délicatement aspiré dans la machine d'un blanc immaculé, ce qui est plus accueillant que les terriers de renard ou que les fours crématoires. Des tâches me sont assignées par l'interphone pour mesurer mes réflexes alors qu'un casque audio me protège du vacarme de la machine et assure ma communication avec le monde extérieur. Selon les séquences, le boyau change de rythme, de fréquence, de puissance. A vrai dire je préfère La Valse de Ravel. Par moments, ce vacarme fait penser à une bétonnière en folie accompagnée par un vibreur à béton. Je suis même doté d'un bouton de panique au cas où, malgré les assurances données, je flipperais. Des pauses sont concédées aux cobayes entre les exercices. Interdiction pourtant absolue de bouger la tête. On est censé laisser son cerveau au repos durant ces récréations. C'est ça le plus difficile !

 scanner.jpgÀ la fin de la séance, alors qu'on m'extrait du tube, l'opérateur me tend un CD : « Vous allez pouvoir admirer des images de votre propre cerveau ! "m'explique triomphalement l'opérateur comme s'il me remettait un joyau de la couronne." Mais ça ne marche que sur PC et pas sur Mac !", précise-t-il (comme si j'avais une tête à appartenir à la famille de la pomme.)

Je comprends que je viens d'être immortalisé et que, à défaut d'enfants ratés,  je laisse un précieux joyau indélébile à l'humanité là où d'autres rêvent qu'une rue porte leur nom à titre posthume.

Les adieux faits à ma charmante doctoresse en psychologie, je me retrouve sur la chaussée, un peu hébété par ma chute, par les douleurs croissantes et par tout ce que j'ai vu dans ce tunnel des mirages mais le meilleur reste à venir… Et par principe de précaution, je  n'ai pas osé demander si mes prestations me valent un bon ou un mauvais carnet pour mon comportment dans le tunnel blanc.

De toutes façons, j'ai passé et réussi  des tests à Radio Frontier qui m'appelle pour tenir la rubrique en anglais du Grumpy Old man. Donc j'espère que mes resultats au scanner sont bons, eux aussi, et suppose qu'ils m'auraient informé au passage, avec ménagements, de la présence d'un lymphome ou d'une tumeur. 

orthesemain.jpgJe m'aperçois que je boîte "grave". Faut-il vraiment rentrer chez moi et attendre que ça passe ou me présenter aux urgences des HUG à quelques enjambées ? Ma main droite est hors d'usage et j'ai de la peine à m'orienter dans la logique de mon nouveau téléphone Samsung S4, acheté deux jours plus tôt. Je vais donc aux urgences. Trois heures d'attente. (C'est tout à fait raisonnable, pour cette urgence de degré moyen par rapport à de grands hôpitaux à Paris, à Londres ou pire, à New York.) Accueil et soins parfaits. Abord très civil et relations aimables.

J'évite l'opération de justesse pour ce qu'ils appellent « l'arrachement osseux » de mon pouce (inerte) car je dois prendre des anticoagulants. Ouf ! Enfin un remède utile !

Mais le vrai choc de ce vendredi noir c'est rentré chez moi que je l'encaisse. J'ai la curiosité de visionner le CD de mon cerveau, convaincu que je ne comprendrais, une fois de plus, rien du tout à ces images en noir blanc que les médecins brandissent en pointant tel ou tel détail de leur index expert avec des hochements de tête d'un air entendu.

mebrainsoblique.jpgSoudain apparaît en couleurs et en trois dimensions sur l'écran de mon PC ce qu'ils prétendent être ma physionomie alors que je ne vois dans cette image que celle d'un répugnant fœtus écorché vif. C'est probablement ce que l'opérateur désignait sous les vocables « d'acquisition anatomique de votre cerveau ».

Je suis au bord du malaise. Il paraît que j'ai une extrasystole, en plus !  Un truc au cœur. Dois-je appeler les urgences à mon secours:-) ?

Je garde cet opus comme photo passeport de réserve.

Et je ne révoquerai pas le don de mon corps à la Science (au CMU) quand je contemple la beauté et l'excellence de la future pièce anatomique qu'est mon cerveau. Pour l'instant, j'en ai encore besoin, n'en déplaise à nos adversaires et aux équarisseurs pressés !

Il faudra tout de même que les pathologistes attendent, eux aussi,  que j'aie quitté ma carcasse pour s'emparer de cette superbe pièce anatomique potentielle que je lègue avec fierté à l'humanité. Je ne me savais pas porteur d'une telle merveille ! Mais je ne sais ce que vaut mon gisement global de spécimens anatomiques. Peut m'en chaut...

Et comme je n'aurai probablement jamais de statue équestre de mon vivant ou à titre posthume, je conserve ces fascinants clichés comme des trophées et des preuves que j'existe bel et bien. Et que ma boîte cranienne n'est pas vide.

Il m'aura donc fallu vivre 72 ans pour découvrir enfin ma vraie vocation: celle de cadavre exquis !

Ma grand'mère (née en 1872) avait raison: dans la vie, "il faut savoir se rendre utile" ...mum'smumidentity.jpg

J'allume encore une cigarette à sa mémoire et savoure le spectacle, tel Narcisse devant son étang.

Mais j'avoue que contempler son contenu alors que nous ne voyons que le contenant, souvent même à l'aide d'un miroir, c'est assez troublant et  ce spectacle a tout pour nous rappeller notre extrême fragilité. (jaw)


NB: Ce texte a été DICTE et écrit grâce au logiciel Dragon Naturally Speaking

 

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 Images DR/© Centre Médical Universitaire /Genève/

 Outil de visualisation Syngo Fastview de SIEMENS

 

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Commentaires

tout simplement excellent mais une phrase bien connue du fumeur manque,combien de cigarettes par jour? auraient-ils enfin ces techniciens en blouse blanches franchi le pas de la question idiote?rire
ils sont adorables ces gens ,ils jouent avec l'argent du peuple comme des enfants ,Un rien les amuse,une nouvelle technologie et ils sont occupés pour 10 ans en attendant d'autres bien plus perfectionnées
Remarquez c'est quand même moins traumatisant si on est pas claustrophobe qu'une lobotomie avec pour résultat son cerveau dans un bocal nageant dans du formol,technique d'avant guerre et qui a fait rire de nombreux élèves infirmiers ,oui car le squelette Joseph de son prénom devant tant de cerveaux n'avait lui que le choix suivant les matières anatomiques du jour proposées
Au fait ,tous ces chercheurs qui cherchent ,analysent comparent ne seraient -ils pas lobotomisés? allez savoir ,encore un mystère de la science
merci pour votre blog

Écrit par : lovsmeralda | 23/06/2013

D'ici à ce qu'ils réussissent à vous imprimer la tête en 3D... vous pourriez alors avoir un parfait jumeau, sosie ou autre avatar !!!

Mais ils ne disent pas dans quel état il serait, hein? sinon cela pourrait donner des idées de science-fiction !!! Voire plus si entente...

Pour le stop, utiliser l'autre pouce !!!

PS: Bon rétablissement et je ne vous envoie pas la liste des écoles de cascadeurs vu que vous tenez absolument à jouer les autodidactes !!!

Écrit par : Sir de St-Cyr | 23/06/2013

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