31/01/2014

L'-e-book qui dérange: "On m'a volé mon ego", par J.-A. Widmer (I/III)

SkeletonKindleOn_m_1800.jpgA titre d'échantillon, voici le premier chapitre (sur trois) de mon e-book "On m'a volé mon ego - Récit d'une abomination vécue et vaincue", opus disponible en deux tomes dans son intégralité sur amazon.fr

"Ce récit poignant retrace les expériences interdites de psycho-nautisme réalisées à Genève (entre 1986-1990) par l'auteur, journaliste suisse, dans le Cabinet d'un médecin dévoyé. A la suite de ses explorations et d'un "viol psychique" en compagnie d'une "initiée" en Amérique du sud alors qu'il était sous l'effet d'une molécule voluptogène, l'auteur a été délibérément "dépersonnalisé"le 24 mars 1990 et privé de son identité, alors que des perceptions prodigieuses de la réalité et des "pouvoirs" lui étaient imposés. Cet acte criminel a même été revendiqué par son auteure. Un asservissement occulte. A la faveur de cette épreuve abominable, le journaliste, âgé aujourd'hui de soixante-douze ans, a découvert - sans le vouloir -  tous les secrets des ésotéristes, gnostiques, magiciens, occultistes, sorciers et satanistes, pratiqués depuis la plus haute Antiquité, notamment aux Mystères d''Eleusis. Il met en garde contre de nombreuses pratiques occultes qui infestent la médecine de Faculté, le monde politique et les média, sous la poussée des modes "vertes et naturelles". Le premier Tome (sur deux) décrit le comment et le pourquoi de sa chute dans un mode déterministe. Durant son épreuve, il n'a pourtant jamais manqué un seul jour de travail pour une chaîne de télévision et de radio, plusieurs journaux et l'Associated Press. Seules ses perceptions étaient faussées et accompagnées d'un accablement permanent, sans cause, qui l'ont poussé au bord de la Déraison et du suicide. Ses facultés cognitives, intellectuelles et mnésiques n'étaient pas touchées. Le Tome II  livre le comment de sa remontée de son enfer quotidien et la réappropriation de son identité arrachée. Les films tels que "Flatliners" et "Eyes Wide Shut" décrivent un univers effroyable dont peu s'en sortent indemnes. C'est celui dont l'auteur est parvenu à s'extraire, sans la moindre aide humaine...et ce n'est pas faute d'en avoir recherché. "




 

On m'a volé mon ego !

 

Récit d'une  abomination vécue et vaincue

 

 Jacques-André WIDMER

 


Chapitre I


Un tailleur sur chair vive


- Est-ce que moi, je suis toi ? Ou est-ce que toi, tu es moi ?

Qui peut être assez fou pour poser une question aussi absurde : un échappé d'un asile d'aliénés ? Un minus habens grave ? Un inquisiteur espagnol accoutumé à écrire les points d'interrogation à l'envers ¿

Non. Cette question, c'est un homme bardé de diplômes universitaires, très instruit, grand esthète et chirurgien de son état, qui me la pose à brûle-pourpoint alors que je suis alangui sur un de ses fauteuils Le Corbusier ... Un spécialiste grand teint qui fait partie de la Foederatio medicorum helvetorum (FMH), organisation altière et faîtière des médecins suisses diplômés. Du solide et fiable, quoi ! Avec pour devise : Primum non nocere et un serment d'Hippocrate brandi comme brevet de vertu. Un illustre chirurgien auquel la République et Canton de Genève a octroyé un droit de pratique officiel. Une alcôve réservée à sa collection de diplômes glanés dans le monde entier, à commencer par les plus grands hôpitaux et cliniques privées des États-Unis, témoigne de la  réputation du Maître qui s'étend donc bien au delà de la Ville de Calvin. Le Réformateur eût d'ailleurs à coup sûr ajouté à ses interdits celui de la chirurgie esthétique...si cette discipline pour bourgeoises nanties avait existé au temps de la Réforme. J'ai donc affaire au Phœnix de la sculpture sur chair humaine vive mais si je le rencontre, ce n'est certainement pas pour corriger ma physionomie dont je me suis accommodé au fil des ans. Il m'est même arrivé – je crois - de plaire aux dames, ce dont je ne leur fais pas grief.

L'homme est « soft spoken », d'un commerce agréable, d'une douceur surprenante pour un carnassier dont la morsure des instruments vise à redonner beauté et jeunesse à des femmes qui s'imaginent avoir perdu l'une et l'autre.

Les grandes bourgeoises du quartier huppé de Champel viennent en rangs serrés le consulter  car non seulement il pratique la chirurgie esthétique, mais il a manifestement des capacités relationnelles et un tour de main exquis avec sa clientèle féminine. Il leur redessine le nez, les fesses, les seins au crayon dermographique puis leur présente un miroir : Spieglein, Spieglein an der Wand, wer ist die Schönste im ganzen Land ? Mais ce chirurgien de renom de se borne pas   à embellir et à corriger la plastique de ses clientes:  il pratique aussi la peinture sur toile et la sculpture sur pierre avec tout autant de talent et la même assurance, caressant sa palette de ses pinceaux, pelotant sa terre glaise comme il pénètre dans la chair des belles avec ses bistouris.

Last but not least, cet artiste aux mains délicates est  capable d'entailler délicatement les paupières ou les seins de ses patientes, de conférer une forme de cœur à leurs aréoles ou de les liposucer jusqu'à l'os. Il est de surcroît aussi motard à ses heures et c'est bien ce sujet qui fut à l'origine de notre première conversation.

Les deux-roues me sont très familiers depuis ma jeunesse: à mon premier vélo militaire noir de l'armée suisse avec frein à rétropédalage de style « torpédo » a succédé un Vélosolex, puis une «mobylette» de marque Peugeot, puis une Vespa d'occasion de 125 cm3,  suivie d'une Honda 250 cc, délaissée pour une Honda 550 cc. et enfin, à l'âge de 45 ans, une impériale grande routière Honda Paneuropean de 1200 cc qui ne commençait vraiment à exprimer ses sentiments par des vagues de ronronnements sourds qu'à partir de 150 km/h. Six heures et demie de St Moritz à Genève, par le col de l'Albula (2312 m), qui dit mieux ? C'était avant que le geste auguste du policier ne sème à tous vents des radars sur les routes les moins fréquentées de nos Alpes ... et qu'une vague de répression ne s'abatte sur la gent routière, avec pour cibles favorites...des parias, des hérétiques: les motards !  Le réseau des cols routiers alpestres suisses fut jadis un véritable carrousel mondial pour tous les motards dignes de cette appellation. Je les ai tous franchis, d'abord quelques-uns à vélo puis à moto : de l'Umbrail (en terre battue) jusqu'aux plus impressionnants: le Stelvio (2758 m.) et le Splügen, taillé dans une paroi verticale... Sans le moindre accroc.

Mais entendons-nous bien: si je pratique la moto, c'est essentiellement pour me déplacer le plus rapidement possible dans la zone urbaine, hyper-motorisée, de Genève, cela à des fins professionnelles, et non pour me la jouer voyou ou hell's angel . Je ne suis en effet qu'un modeste artisan journaliste pluri-média et il s'agit d'aller vite dans sa tête et sur la route pour rapporter et diffuser des informations qui ne sont, comme le poisson, le ciel pommelé et les femmes fardées, que de courte durée.

Toujours est-il que des anges gardiens ont dû multiplier les heures supplémentaires pour protéger le pilote de ces divers engins, à en juger par les deux seules chutes, à très petite allure, dont il me souvienne. La première à la suite d'un dérapage de ma Vespa sur une couche de neige fraîche de 30 centimètres (en 1960) et la seconde en raison d'une mésentente entre les deux roues de ma 1200 cc. L'une enjambant hardiment la bordure d'un trottoir en granit poli à St Julien-en-Genevois (1985), pour devancer une longue file de voitures à l'arrêt et l'autre s'y refusant obstinément. De cette discorde il s'ensuivit une brusque rotation rétrograde du guidon dans mon plexus, choc amorti par une épaisse veste en duvet d'où se dégagea un élégant nuage de véritables plumes d'un blanc neigeux. Le spectacle en était si captivant que j'en oubliai la douleur. Des piétons secourables m'aidèrent à redresser ma monture de 280 kilos et je pus poursuivre ma route et dépasser enfin ces maudites voitures  qui entravaient mon passage.

Je dois à la vérité d'avouer un autre incident, à bord de ma VW Coccinelle (modèle 1951 ornée de deux petits hublots  à l'arrière,  à Tanger. L'aventure remonte à 1961. Sans le moindre kilomètre d'autoroute entre Genève et Marrakech. Après avoir franchi le Haut-Atlas au terme d'un voyage-épopée de trois semaines, je choisis dans les hauts de Tanger un raccourci qui semble mener au front de mer où je compte bien trouver un hôtel trois-étoiles pour notre dernière nuit au Maroc. La déclivité de la rue va crescendo jusqu'au moment où j'entends comme un sinistre roulement de tambour, les roues frappées d'une danse de Saint Guye: la rue s'est muée en rampe d'escaliers sans crier gare ! Des volets s'ouvrent et claquent. Mille têtes surgissent aux fenêtres. De solides gaillards chaussés de mules s'offrent pour hisser ma guimbarde, marche après marche –  il y en a 18 ! - et la ramener sur le bon chemin. Je dirige les opérations de sauvetage: Ho ..Hisse ! Résultat : un choc et une bosse sur le carter, un trou supplémentaire au pot d'échappement et une pédale d'embrayage hors-circuit à partir de Madrid, ce qui m'oblige à passer les vitesses « à l'oreille » durant le long voyage de retour.

- Vous n'auriez guère pu aller plus loin : la rampe d'escaliers devient si étroite que vous auriez été coincés comme dans un étau ! me confie l'un des fort-à-bras qui m'ont sorti d'embarras.

De retour en Suisse, le garagiste auquel je tentais de refiler mon épave roulante m'a demandé, incrédule et narquois :
-Vous revenez du désert avec cette guimbarde ? Tiens, ça doit être du sable du Sahara. Je n'en ai jamais vu de si jaune et de si fin sur nos plages... fait-il remarquer en plongeant sa main dans la couche qui recouvre le tapis de sol.

- Et je vois que vous ne pouvez plus débrayer, c'est bien ça ? ajoute-t-il, perplexe, comme un chirurgien qui vient de découvrir une tumeur maligne dans un ventre à ciel ouvert.

Dr Factice, (puisque c'est le surnom de mon fameux spécialiste!) possède, lui, un destrier rouge tout neuf, bien plus impétueux que ma Honda 4 cylindres ou  ma défunte VW: une moto de luxe comme il ne doit s'en vendre que trois ou quatre exemplaires par année en Suisse : un bijou d'esthétique et de mécanique sans pareil, la seule moto six-cylindres alors sur le marché. Elle vaut son pesant de chromes étincelants ...et de poitrines gonflées ou remodelées. Une moto de chirurgien esthétique à la mode, somme toute.


- Mon pneu arrière a éclaté la semaine dernière alors que je roulais à 180 km/h sur l'autoroute Genève-Lausanne, m'explique-t-il sur le mode un peu traînant de mes compatriotes alémaniques.
-Vous avez été blessé ?
-Non, pas une égratignure. J'ai pu maintenir le cap de la moto jusqu'à l'arrêt complet.

Une moto de ce prix - plus élevé que celui d'une limousine - frappée d'une telle avarie, voilà  qui a de quoi étonner :
- Elle était neuve et venait d'être révisée après ses 300 premiers kilomètres !
- Mauvais signe. A votre place, je convoquerais un expert pour éclaircir le mystère: la semaine dernière, notre jeune régisseur-images de la télé m'a confié que le moteur de sa 750 cc GTX, très sollicité, avait« serré », à savoir que les pistons dilatés par une chaleur extrême s'étaient bloqués d'un coup dans les cylindres, projetant le pilote dans le fossé.
Cette histoire paraît le laisser de marbre.
-Et alors ?
-Alors, je lui ai dit que c'était mauvais signe et qu'il devrait cesser de couvrir chaque jour le trajet Genève- La Chaux-de-Fonds aux vitesses phénoménales qu'il m'avait avouées...
-Et alors ?
- Alors, il vient de se tuer, à 35 ans, lors d'une collision frontale avec un camion qui a surgi en sens inverse au col de La Vue-des-Alpes !

Dr Factice médite...
- Et vous croyez que moi aussi.. ?
- Le motard doit savoir lire les signes avertisseurs qui jonchent sa route. Vous faites métier de corriger la créature de Dieu. Si c'est pour la réparer, l'acte est légitime, mais si c'est pour embellir artificiellement la Femme en taillant dans sa chair et donner ainsi plus d'élan à ses pouvoirs de séduction, on peut se poser la question...

 Mes propos le laissent songeur...

C'est donc par du parler-moto que je fais la connaissance de Dr Factice, dont j'ai déjà découvert les oeuvres ornant à profusion les parois et guéridons de la salle d'attente qu'il partage avec mon propre médecin.


- Ah, vous admirez les oeuvres de mon colocataire ? m'interpelle mon chirurgien qui me trouve comme extasié devant tant d'étranges beautés...


Ce jour là, j'ai la tête penchée, non pour ressembler aux visiteurs avertis contemplant les oeuvres accrochées aux cimaises pour mieux les détailler mais parce que je souffre d'une péridurale-rachidienne loupée.

-Vous ne resterez pas paralysé, m'avait rassuré l'anesthésiste, un peu penaude. Il y a eu une « fuite » , une perte de liquide céphalo-rachidien si bien que votre cerveau ne baigne plus entièrement dans ce liquide amortisseur. Ca provoque des maux de tête. Il faut attendre que la bouteille se remplisse ! Tout rentrera dans l'ordre dans quelques jours.

Pour chasser la douleur, l'espace d'une minute, j'ai découvert qu'il me suffisait de pencher la tête quelques secondes pour obtenir du répit. Et c'est précisément dans cette posture que mon gastro-entérologue me découvre absorbé que je suis dans la contemplation de cette singulière galerie .
- On se croirait presque au MOMA, n'est-ce pas ?
Et d'ajouter, narquois : C'est un sculpteur sur femmes accompli !

Dans cette salle d'attente commune, voisinent donc le frivole et le gravissime, sorte de cohabitation aigre-douce qui rend parfois les conversations chaotiques entre patientes aux prises avec des problèmes vitaux et dames soucieuses de leurs capacités de séduction. Du reste, peu après, Dr Factice, l'esthéticien, installera son luxueux cabinet dans une demeure historique du XIXe siècle. On aura enfin séparé les genres.

Les immenses toiles abstraites où le rouge-sang le dispute au noir-ébène sont toutes signées du Dr Factice, l'artiste dont les modèles se couchent sur sa table d'opération qui tient lieu de Fontaine de Jouvence. Des formes anatomiques agitées dessinent des entrelacs si complexes sur la toile que même des spécialistes en géométrie descriptive auraient du mal à les décrypter: morceaux de foie ceignant des portions d'intestins grêles, fragments de reins jouant avec des tranches de pancréas, estomac rose vif dansant la sarabande avec un cœur béant posé sur un lit de poumon frais. Le tout ponctué par d'admirables virgules qui ressemblent à des rognons de veau. Un art chirurgical torturé comme une pièce anatomique sur une table de dissection. Le tout en une symphonie de couleurs vives qui éblouissent même le daltonien que je suis. Oui, il s'agit là d'une nouvelle école, celle de la peinture et de la sculpture anatomiques, à n'en pas douter. Ma contemplation fait surgir un exquis souvenir gastronomique, celui des tranches de foie gras « au torchon » dégusté au restaurant La Balance à Toulouse. Précédés de gésiers exquis...

Côté sculptures, pas besoin d'herméneute ou d'exégète: un superbe phallus en bronze à reflets bleutés s'exhibe sur une table dont la marqueterie en bois exotiques rappelle que la chirurgie esthétique est un métier de rapport. L'opus, en grandeur nature et apparemment non-circoncis, est flacide. Il repose dans un écrin de velours bleu sur un guéridon de style Empire. Observant le  rendu très détaillé du méat et de la collerette du prépuce, je me hasarde :
- A en juger par l'hyperréalisme fidèle de la grosse veine bleue, il s'agit d'un moulage, n'est-ce pas ?
Seul un petit rire nerveux me répond. C'est celui du Dr Factice, ravi qu'un nouvel arrivant s'intéresse de si près à ses œuvres et – qui sait – à  la réplique figée dans l'airain de ses propres attributs...

Au centre de la pièce, une oeuvre plus inquiétante: une femme en tôles pliées et soudées, scindée en deux, transversalement, à la hauteur du nombril. Rien n'y manque : en se penchant un peu, on distingue des organes comme si elle venait de passer par les mains d'un équarrisseur...ou d'un de ces apprentis magiciens  inexpérimentés qui scient mal les femmes captives de leurs caisson dans les foires populaires.

J'affecte un air d'impassibilité alors que je trouve cette création d'un morbide achevé...

- Les reflets bleutés sont le fruit d'un procédé secret que mon fondeur toscan refuse de m'expliquer. Ça remonte à Léonard de Vinci, prétend-il...

Je hoche la tête d'un air entendu comme si j'étais soudain devenu expert en airains de Toscane... Écouter et faire l'éponge, voilà la première règle d'un journaliste, avant qu'il ne se risque à émettre, voire à imprimer ses opinions sur papier. Combler son ignorance en captant les propos de ceux qui savent mais qui ne savent ni le dire ni l'écrire, voilà l'une des clefs du métier. Je me souviens de mon reportage sur une nouvelle technique de sidérurgie, la « coulée en continu » à Duisbourg : deux autoroutes d'acier en fusion s'écoulant jour et nuit des hauts-fourneaux.. A ma grande surprise, il avait fait la Une de la Technische Rundschau, alors que j'étais un parfait profane en la matière. Faudrait-il, pour bien vulgariser, ne pas trop en savoir ? Les sidérurgistes suisses qui m'avaient conduit jusqu'à ce portail de la Ruhr pour voir cette merveille,  m'en avaient même félicité. Depuis lors, j'en suis certain, les meilleurs vulgarisateurs sont donc des ignares très attentifs et fidèles aux discours de leurs interlocuteurs !

Le tour de la galerie terminé, deux coupes de champagne s'entrechoquent, heureuse ponctuation après ces troublantes découvertes artistiques. Oui, cela vaut bien un article dans le mensuel Trente Jours de mon ami François-Louis de Senger. qui  réside dans l'une des plus belles propriétés de la région genevoise, au bord du Léman, dans le chalet historique érigé par Masséna lors du bref passage de Napoléon par Genève.

-Ça fait des années que je te supplie d'écrire dans mon journal ! me reprochait sans cesse le génial patriarche, éditeur de huit journaux et magazines et, lui aussi, grand amateur de « sirènes » comme il désignait les très jeunes créatures dont il aimait à s'entourer et partager la couche.

Le Dr Factice veut-il bien que nous publiions un texte illustré sur ses œuvres dans ce mensuel  ? J'ai déjà mon titre en tête : Sculpteur sur femmes.
Mais Dr Factice n'encourt-il pas des reproches de publicité non éthique ?

- Je m'exprime comme artiste par mes toiles et mes sculptures, kein Problem !

Pour immortaliser ses toiles et ses sculptures, l'artiste cherche un photographe compétent. Je lui en recommande un. Voudrais-je bien aussi corriger et réviser son projet de brochure expliquant à ses patientes que la blépharoplastie n'est pas une maladie vénérienne mais une correction des paupières et que la liposuccion est une extraction de la graisse excédentaire au moyen d'une canule sous la peau et non une nouvelle pratique érotique ?

J'accepte le « deal » et n'aurai pas à m'en plaindre. Dr Factice est très généreux, trop généreux à tel point que je le lui signifierai lors de la livraison de mon travail. Dénégations et protestations du mandant. Désormais, le « tu » sera de mise entre nous.

C'est alors que Crucia, sa compagne, entre en scène. Assez belle femme de style germanique, aux yeux bleus comme ceux des chats persans en porcelaine de Meissen.  Contre toute attente, elle n'est pas du tout fleur bleue mais plutôt du genre volontariste, décidée et corsetée dans ses convictions étranges. Je ne tarde pas à la voir à l'œuvre, passant sa main armée d'une sorte d'antenne de Lecher sur divers objets, et s'exclamant sur un ton incantatoire :   Positif ! Très positif ! Ou, sur un mode déçu où perce le reproche et la contrition:  Négatif ! Très négatif !
Crucia se gave de livres d' anthroposophie ou de l'École Arcane... Elle cite aussi le Lucis Trust dont l'ancienne appellation fut... Lucifer Trust ! Économiste de formation, c'est une zélée au pas très rapide. A l'aube, elle se jette parfois nue avec son compagnon,  dans une fontaine publique aux eaux glaciales, proche de sa résidence. De quoi étonner les voisins qui, agacés par d'étranges totems plantés dans le jardin commun, ornés de bandes de textiles colorées flottant au vent, ont déjà déposé plainte devant les tribunaux pour « trouble de voisinage ».

Tout en écoutant Crucia, je raconte au Dr Factice le plaisir étrange que peut éprouver un motard en dînant un soir d'été en plein air, à l'ombre de palmiers à Tirano (Italie, 441 m.) puis, la nuit venue, l'ivresse et le plaisir de négocier les mille virages du Col de la Bernina (2328 m.) et sentir le petit grésil frappant la visière de votre casque...

- Oui, je sais, c'est comme un changement d'état de conscience ...me fait-il remarquer.
Il a tout compris. La proximité de l'air qui fouette le casque, le sensation enivrante d'accélération quand on ouvre la poignée des gaz sur une rectiligne ascendante, l'harmonie et le rythme des virages dont chacun exige une inclinaison adaptée, la musique du moteur qui passe d'un lento ma non troppo à un furioso en jouant sur la boîte de vitesses. Ce cheval mécanique, indomptable dans les rectilignes, paraît alors vivant et docile. Extase sur la route de la Bernina qui semble n'avoir été dessinée que pour moi par ce beau soir d'été où l'on ne croise ni ne dépasse plus aucune voiture... à l'heure où les bourgeois s'empiffrent ou jouent au scrabble dans leurs chalets, je me délecte de sensations voluptueuses d'harmonie parfaite entre mon corps, mon esprit, le terrain, la ligne blanche discontinue,  les bornes en pierre taillées, au bord du précipice et les éléments. Ce sont là les ingrédients du trip du motard. Peut-être est-ce aussi la sensation « océanique » qu'a essayé de décrire Freud ? Une forme de pré-extase ou de plongée au Paradis, que j'ai aussi éprouvée en slalomant sur la Traumpiste, longue de onze kilomètres, au-dessus de Scuol (GR) au son des valses de Strauss dans mon oreille. A partir de Salaniva (2710 mètres), ladite piste de rêve aboutit à Sent (1430 mètres), ce qui me laisse tout loisir pour décrire quelques superbes arabesques au rythme des trois-temps straussiens et sans nul autre skieur-danseur pour gêner mes évolutions car la foule demeure agglutinée près des téléskis sommitaux, là où la neige est la plus fraîche et la plus floconneuse.

Pour peu que vous ayez choisi un jour hors des vacances scolaires, au printemps, la piste de rêve vous appartenait en propre...Hélas, depuis lors, on a construit le tunnel ferroviaire de la Vereina qui raccourcit considérablement le trajet des Zuricois et l'accès à la Basse-Engadine. Comble de malheur, ces fâcheux qui se déplacent en meutes, peuvent désormais charger leurs voitures sur le train... et débarquer en troupeaux bruyants, polluant la splendeur du paysage par leur volapük guttural.

Me voici donc transformé en agent de propagande touristique, vantant les merveilles du canton des Grisons devant un Dr Factice très attentif.


-Venez donc dîner à  la maison la semaine prochaine ! Nous sommes végétariens mais si vous voulez bien manger du poisson, nous n'avons aucune objection, nous propose Crucia, très avenante.


Puis, le sourcil froncé et l'index dressé comme une maîtresse d'école, elle ajoute,  à la fois enjouée et prévenante :

- Je vois que vous fumez. C'est très mauvais pour ...la Hiérarchie cosmique et ça dérange Maitreya. Je vous expliquerai tout ...

La Hiérarchie cosmique ? Maitreya ? Là, j'avoue mon ignorance. Enfant, j'avais déjà de la peine à distinguer entre les contes de Perrault, les contes de Grimm, les contes d'Andersen, l'histoire biblique et la mythologie gréco-latine de l'Antiquité. Je n'allais pas encore me brouiller l'esprit en mémorisant tous les noms des divinités de ses propres panthéons orientaux.

Jusque là, des médecins et des dogooders patentés m'avaient bien récité leur catéchisme sur la nocivité du tabagisme mais personne n'avait encore invoqué le Ciel, la Trinité, la Sainte Vierge ou ...Maitreya pour condamner le tabac et prolonger ma vie, sans que je n'en aie d'ailleurs émis le souhait.

Mes nouveaux amis ne sont donc pas des « normopathes », ouf !  Et  bien que fils de bourgeois et  assez respectueux des codes de la société bourgeoise ordinaire, j'ai toujours eu une affection particulière pour les marginaux, les dissidents, les originaux, les artistes, les reclus et les exclus. Seule la marge est capable d'innovation et, parfois, de saine subversion, donc de progrès. Il a bien fallu qu'un homme ose proclamer, contre la doxa des maîtres-à-penser du moment, que la Terre est ronde, qu'un autre prenne le risque d'ouvrir un corps humain pour en connaître le contenu et – qui sait - son fonctionnement. Et qu'un Jaurès s'insurge pour mettre un terme aux abus des maîtres-de-forges.


En l'occurrence, je ne sais pas encore que je vais être servi au delà de mes espérances...

©  2014 by J.-A. Widmer

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Prochainement ici: Chapitres II et III

» Les deux tomes complets de l'opus sont accessibles ici, sur amazon.fr


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Commentaires

JAW en vous lisant certains penseront avoir comme vous été choisis par le ciel ,comme cobayes
Dommage la lecture par ordi fatigue et davantage surtout si les yeux sont fatigués depuis 49 par trop de lectures et d'analyses pour comprendre la fameuse psychologie de la Hiérarchie Cosmique la même sans doute qui fait laver tous les contenants même en plastic avant de les jeter
Aujourd'hui ou seuls les mots humanisme et intelligence humaine font de plus en plus défauts réduisant de plus en plus les rapports humains à de simples échanges sans aucun respect ,sans échange intelligent qu'un t'es ou , tu fais quoi ou qui sentent la manipulation mentale cachée derrière le mot transparence
Alors oui avez raison de témoigner car parler c'est agir se taire c'est mourir et se laisser mourir mais peut-être est-ce le but recherché par nombre de théoriens bavant à la sainte journée devant des graphiques et ce de plus en plus pour réduire à néant l'espèce humaine.Du moins celle.Là même réfutée par les odieux hygiénistes dès 1923 .
Ceux ayant pris le relais oubliant qu'un humain mérite du respect ne peut être comparé à une plante ou a un animal et le plus important son hérédité qui elle peut se répercuter sur 7 générations,celle -là leur échappe complètement.
Normal du temps de l'époque de la guerre froide entre l'URSS et les USA des quantités de dossiers même médicaux ont disparu
Aussi ne cherchez jamais à retrouver un dossier médical écrit à la main,il n'existe plus.Tous disparus suite aux craintes d'une bombe H.Beaucoup d'humains malheureusement n'ayant pas de mémoire ,les théoriciens certains historiens niant la vérité ,la chimie etc tous comprirent les avantages à en retirer
Au fait on peut se poser la question si tout doit disparaitre suite à une explosion nucléaire et mondiale pourquoi tout détruire? comme quoi la peur donne vraiment des ailes surtout aux bonimenteurs
Excellente journée pour Vous

Écrit par : lovsmeralda | 01/02/2014

Humpf... moi je connais des dossiers médicaux pourtant faits à la main qui ont disparu de nos jours parce que le médecin refusait de les transmettre :-)

L'ai acheté, il y a quelques temps, mais pas encore lu, si ce n'est le début. C'est très difficile pour moi de lire à l'écran ordi, surtout que j'y suis déjà beaucoup trop. Et Kindle n'affiche même pas le No des pages chez moi...

Vais finir par l'imprimer :-) Mais j'aime bien le ton, cette forme d'humour, cette plume sympathique et j'aurais préféré acheter une version papier à prendre sous le coude pour les rares moments de détente que je ne sais pas organiser.

Écrit par : Jmemêledetout | 01/02/2014

Je me réjouis.

Écrit par : Pierre Jenni | 01/02/2014

Les commentaires sont fermés.