07/03/2014

La loi du plus sot toujours la meilleure ? (II): L'Esplanade de la honte aux HUG...

wheelchair-ill.jpgIl est des appels téléphoniques auxquels nul ne saurait rester insensible: ceux de malades en phase terminale. Deux d'entre eux me restent en mémoire ...et en travers de la gorge. Ils émanaient tous deux, à deux ans d'intervalle, des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG).  Le premier provenait d'une mère de famille, en séjour au huitième étage de cet établissement. Il s'agissait d'une invitation à participer à un dîner. A la cafeteria des HUG ? Dans sa chambre ? Non, c'était pour un dîner au restaurant tout proche des HUG, Au Platane. J'accepte...


nurse-caregiver_Get-out.jpgLa patiente, mère de deux enfants (8 et 14 ans), malgré son état, insiste pour que nous allions dîner en plein air, sur la terrasse de ce restaurant. L'air du crépuscule est déjà frais.  Il passera au glacial au terme du repas. La  lassitude de la patiente à contempler les quatre murs blancs de sa chambre n'est pas la seule motivation  à son désir de plein air: elle est fumeuse et, à ce titre, en est réduite à se déporter de son Hôpital sans fumée pour goûter aux  quelques jours de liberté résiduelle qui lui restent à vivre. En fumant enfin quelques cigarettes sans encourir les foudres de ses soignants. Condamnée à la station assise dans sa chaise roulante, elle traîne une perfusion sur roulettes et une bouteille d'oxygène dans son sillage. Nous l'aidons dans sa progression pour gagner la terrasse ventée du Platane où l'accueil est humain. Ils ont l'habitude d'héberger tous les malades-fumeurs expulsés des HUG par un règlement sans pitié. Nul n'a grand appétit.
L'expédition est sans encombres malgré quelques seuils qu'il faut franchir avec doigté et précaution.

- Espérons que les HUG n'ont pas installé de caméra de surveillance ! dis-je en pensant détendre l'atmosphère.

Notre malade sourit et en allume une première. Adieu aux examens et thérapies intrusives dont la multiplication à échoué a vaincre le mal. La voici un instant dans le monde réel...savourant quelques ultimes petits plaisirs...

maze.jpgLa conversation se poursuit sur divers sujets d'actualité acratopèges. Nous savons tous la gravité du mal qui taraude notre amie malade. Et nous nous gardons bien d'évoquer le sujet. Le dessert avalé, nous voici zigue-zaguant en sens inverse le long de méandres qui ramènent notre équipage, par vent debout,  au huitième étage des HUG, après avoir négocié mille virages du labyrinthe. La perfusion sur roulettes, la bouteille d'oxygène et la chaise roulante sont indemnes.

Adieux et embrassades. Les portes coulissantes du Service se referment.

Quelques jours plus tard, notre malade nous appelle au téléphone. A-t-elle envie d'un nouvel arrivage de livres ? Si oui, lesquels ? Ou d'autre chose qui lui ferait plaisir ?

Non, elle n'a besoin de rien. De plus rien. Pour meubler, je crois bon d'ajouter :

- J'espère cette fois-ci que ce dernier traitement sera enfin efficace !

Et j'entends un petit rire ironique – inoubliable - au bout du fil alors que nous prenons congé l'un de l'autre. J'en suis fort gêné. Elle n'est pas dupe...

flicantifumee.jpgQuelques jours plus tard, j'apprends le décès de cette mère de famille. J'ai l'impression d'avoir accompagné, sans protester contre cette déportation sous contrainte, une agonisante au Platane. L'essentiel n'était-il pas de sauvegarder à tout prix l'ordre hygiéniste imposé par cet « hôpital sans fumée » ?

Le second cas est plus récent. Une femme de cinquante-deux ans attend son sort au même huitième étage des HUG. Voudrais-je bien lui faire une visite ? Comment refuser une telle requête ?

A son chevet, j'apprends qu'elle a deux tumeurs au cerveau et des métastases « ici » et « là », comme elle me l'indique avec précision de son index.

Stupéfaction. Silence embarrassé... puis je demande :

- Tu souffres ?

hugesplanade.jpgNon, elle ne souffre pas... sinon d'être privée de ...cigarettes. Et d'émettre le voeu d'être véhiculée sur la vaste esplanade des HUG, vaste lazaret à ciel ouvert où le personnel et les patients fumeurs sont exposés aux quatre vents... et à la réprobation de la populace. Ne leur manque plus à ces fumeurs récalcitrants qu'une clochette au cou pour prévenir la population vertueuse qu'elle se trouve en zone fumeur. Comme on le pratiquait jadis pour signaler les pestiférés.

uturn.jpgLe fauteuil roulant et la perfusion sur roulettes remorquée réempruntent le même itinéraire que je finis par connaître par coeur. A destination, je m'assieds sur un banc de pierre. Nous sommes deux à fumer en zone tolérée...Plusieurs malades viennent mendier des cigarettes car on n'en vend point au kiosque des HUG et certains sont à court de tabac ou trop pauvres pour s'en procurer. Un jeune homme, le bras dans le plâtre, opéré la nuit précédente à cause d'une bagarre sur une terrasse de bistrot (fumeuse !) pousse l'audace jusqu'à mendier du shit :-) Nous n'en avons pas et il maugrée.

Plutôt que de débiter une phrase encourageante, hypocrite, sur les progrès et les prouesses de la médecine (comme je l'avais fait lâchement dans le cas précité), je demande à mon amie, la patiente, sur un ton d'évidence, si elle a songé à rédiger ses directives anticipées car il n'est jamais trop tard pour le faire.

- Parce que tu penses que .. ?

- J'ai rédigé les miennes et les ai déposées car, comme tu le sais, nous sommes tous mortels.

- Mais je n'ai que cinquante-deux ans ! réplique-t-elle sur un ton brusque qui frise la protestation.

Devrais-je m'excuser de survivre à soixante-treize ans tout en ayant fumé - beaucoup et impunément - ma vie durant ?

La discussion se poursuit. Je lui fais part de mon intuition sur la possibilité d'une vie après la vie et conclus en affirmant que si nous connaissions la réalité de l'autre côté du miroir, nous nous y précipiterions probablement tous. Elle me pose mille questions auxquelles je ne peux répondre puisqu'il s'agit-là du mystère ultime qui taraude l'humanité depuis qu'elle se sait mortelle.

dringphone.jpgUne vilaine sonnerie de smartphone vient interrompre notre dialogue philosophique alors que nous attaquons notre troisième cibiche.

- C'est le professeur R. qui m'attend dans ma chambre ! Si tu savais comme il est beau, compétent et bienveillant !

Nous rebroussons chemin et atteignons le huitième étage des HUG où je prends congé.

- J'habite dans le quartier et suis à disposition si tu souhaites encore une visite !

Adieux rapides et embrassades.

La patiente regagne sa chambre.

Il n'y aura jamais d'appel téléphonique de sa part.

Je découvre sur Facebook qu'elle est décédée trois jours plus tard.

Pour la deuxième fois, j'ai ainsi accompagné une malade en phase terminale hors de son Hôpital sans fumée. Et sans coeur.

Il est vrai que j'avais bien tenté – en vain - d'intéresser le Conseil d'Ethique Clinique (CEC) des HUG sur son projet - non abouti -  d' « Eventuelles exceptions à l'interdiction de fumer pour le personnel et/ou les patients et leurs visiteurs dans les HUG. » Ce projet éthique bienvenu remonte à 2006. Il est resté lettre morte à ce jour.

Les HUG dégrusonnés, sa nouvelle Direction et son nouveau Conseil d'administration auront-ils la sagesse, l'humanité et l'audace d'installer un vaste et confortable fumoir digne de ce nom dans cet établissement ? Pour le confort et la dignité de ses patients et de son personnel.

Nul n'aurait plus ainsi l'obligation morale d'accompagner les patients en phase terminale sur l'Esplanade de la Honte. Ni d'exporter les mourants vers des restaurants compassionnels. (jaw)

NB: Nom des patientes à la disposition de la Direction médicale des HUG en cas de requête.

Prochain épisode (III): Comme on brûle bien les patient-e-s


» Episode I: La loi du plus sot toujours la meilleure ?

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Commentaires

Un grand Merci pour eux Monsieur Widmer en effet voici le cas d'un homme de 60 ans très petit fumeur mais qui a connu la tension dont il est question dans votre article .Cet espèce de dénigrement qui l'incita à demander à son épouse ancienne infirmière de le soigner elle seule et à la maison
Il est décédé n'ayant jamais regretté d'avoir fumé et a même rit en entendant les médecins tout étonnés et presque anxieux lui révéler qu'il n'avait pas de cancer.
Or on sait depuis toujours que la fumée n'est pas la seule responsable de ce mal qui peut aussi affliger nombre de travailleurs dans le bâtiment qui posent des tapis et qui sont à la journée en contact avec des solvants
Votre témoignage est chaleureux et si cet homme était encore vivant il vous embrasserait,
C'est ce qu'a entendu hier de la part d'une personne plus tout jeune , hospitalisée et sans famille ,un ancien de la Mob furieux de voir la passivité des médecins à enfin résoudre l'origine d'une infection qui forcément était de la faute du généraliste et qui après avoir émergé en trombe dans le service menaça simplement et illico le toubib de le mettre ¨à la porte si l'état de sa femme continuait d'empirer
Quand on vous dit que les anciens avaient de la poigne et ne parlaient pas pour rien dire c'est la raison qui fait dire à beaucoup de femmes ,dieu du ciel faites qu'aujourd'hui ces jeunes bardés de diplômes et de théories se réveillent enfin
Merci Monsieur Widmer et très belle journée pour vous

Écrit par : lovsmeralda | 07/03/2014

Ces pompes à oxygène sont une véritable épreuve et pour le patient et son entourage car après plus de 13 ans de veuvage l'infirmière dont il est question dans le commentaire avoue encore maintenant ne pas savoir si c'est le décès qui l'a le plus affecté ou si c'est le silence enfin ressenti après 4 années de bruitage ressemblant à celui d'un marteau piqueur en atténué soit ,mais tout aussi bruyant à domicile !
J'espère une chose Monsieur Widmer que d'autres suivent votre exemple car les Hauts Responsables de la Santé auront beau dire et faire les hôpitaux de nos jours n'inspirent plus le moindre humanisme ce qui était demandé en tout premier aux anciens soignants ceci même en périodes de restriction de personnel et sans ordinateur

Écrit par : lovsmeralda | 07/03/2014

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