12/06/2014

Le « psytrialogue », dernier salon où l'on cause en toute liberté

promentesana.jpgQuoi de plus captivant que le choc des opinions entre humains ? Il est même des arènes ad hoc où les combats verbaux sont légitimes, attendus et cultivés : les parlements et les tribunaux. Et c'est souvent le dernier orateur qui a le dernier mot. Exemple : la plaidoirie de Poggia en queue du débat au Grand Conseil de Genève, consacré à l'opportunité d'ouvrir une Commission d'enquête sur l'affaire Adeline.

Dans ces championnats de rhétorique, comme dans les tribunaux, les beaux parleurs ont l'avantage surtout si leurs harangues enflamment les émotions et allument les affects de l'assemblée plutôt qu'ils n'illuminent ceux des neurones destinés à la réflexion rationnelle.


depute.jpgProfs, avocats, philosophes, psys, députés et pasteurs juchés sur leurs chevaux rhétoriques ont l'avantage dans ce sport : convaincre l'intelligence d'autrui et persuader leur volonté.

Sur les terrasses de nos cafés, rares sont les princes du verbe tels que Me Marc Bonnant, à briller de leurs feux quand ils commentent les matches de foot d'hier ou d'avant hier...ou ceux de demain au Brésil.

promentesana.jpgHier, j'ai trouvé mieux, en matière de loisirs culturels utiles : le psytrialogue. Aucun rapport avec les adeptes du triangle, de la pyramide tronquée et des égrégores. Il s'agit là « d' ateliers d’échange spécifiques, réunissant trois publics : les personnes concernées par des troubles psychiques, leur entourage et les professionnels de la santé et du social. » Pendant longtemps, peut-on lire sur le site de Pro Mente Sana, « les patients se sont trouvés confinés dans le rôle d’objet de traitement, les proches étaient considérés comme des perturbateurs et les professionnels comme détenteurs du savoir. Ils se rencontrent à présent en tant que participants au psytrialogue et accèdent tous au même statut. Une telle situation d’échange libre et égalitaire n’a pas d’équivalent. ».

« La participation est libre, anonyme et gratuite, l’anonymat des participants garanti. » 

Poussé par la curiosité incurable du reporter, je vais y fouiner, comme observateur et – pourquoi pas, selon l'inspiration du moment -  y participer activement ? La séance est à deux pas de chez moi...

oratice.jpgDeux animatrices président les joutes de manière non directive. Une blonde et une brune. On ne connaît que leurs prénoms (Mais je crois pourtant avoir reconnu une ancienne députée au Grand Conseil de Genève). Elles accueillent une vingtaine de participants (surtout des femmes) et rappellent les règles du jeu dont celle de l'anonymat. Aujourd'hui, le thème central proposé est : L'acceptation, une finalité?" de quoi rendre perplexe le philosophe le plus averti. Un tour de table est lancé. Silence pesant. Nul n'ose s'y lancer lorsque ma voisine de droite, une « senior » désinhibée, ouvre les feux et crie son malaise en termes proches de ceux-ci :

 pelurebanane.jpg- Nous, les seniors, on est juste bons à jeter à la poubelle ! Allez, ouste ! Au cimetière et plus vite que ça ! Pro Mente Sana, c'est nul ! Hier soir, j'ai vu une émission sur l'euthanasie à la télé: ils veulent nous envoyer au cimetière pour se débarrasser de nous, les vieux. Z'avez vu sur la TSR le docteur dont un œil va d'un côté et l'autre de l'autre et le curé qui a un œil à moitié fermé ? Accepter ça ? Jamais ! D'ailleurs nul n'a demandé à venir on monde ! On est tous là sans l'avoir jamais demandé !

Ma voisine senior, très en verve, poursuit et précise qu'elle est américaine de naissance, mariée à un Suisse, qu'elle a renoncé à sa nationalité d'origine car elle en a honte. (De la bonne graine de dissidente...) Cette confession faite, elle me demande un morceau de papier, y écrit ses coordonnées. En échange, je lui donne ma carte de visite. Elle remercie d'un hochement de tête et s'en va ostensiblement, outrée, comme une vieille dame très digne qui vient de se faire du bien en déposant son fardeau comme...Till Eulenspiegel.

Que voici une thérapie rapide et moins coûteuse que chez les psys et pire encore: chez les psychanalystes !

nurseapple.jpgJ'emboîte le pas en me réclamant, moi aussi, de la famille des seniors (74 e année) en rappelant que notre génération a dû lutter pour lever trois tabous (au moins) qui plombaient la société helvétique depuis des siècles : l'avortement, l'objection de conscience et l'homosexualité. Dans mon élan jaculatoire, j'en arrive au point où je rappelle que les femmes gravides désireuses d'avorter, devaient jadis aller se prosterner et mentir devant deux psychiatres pour obtenir – éventuellement – le droit de se libérer du fœtus dont elles ne voulaient pas. Leurs motifs invoqués à l'appui de leur demande d'IVG devaient donc être vraisemblables et même plausibles. Un pleur pour apitoyer les blouses blanches ne suffisait pas.   Qu'aujourd'hui, ces tabous levés, l'hygiéniquement et le politiquement correct sont bien pires encore ! J'ai à peine le temps de rappeler que dans le canton de Vaud – contrairement à Genève – les avortées clandestines aux mains de « faiseuses d'anges » étaient jugées, condamnées et emprisonnées comme complices du crime ...qu'une fâcheuse brise mon élan oratoire :

 - Monsieur, seriez-vous assez obligeant pour faire un effort et synthétiser votre pensée ?

 Qu'en termes galants cela fut dit !

Malgré la chaleur, je suis en général prompt à la répartie face à un(e) adversaire. Mais ici, parmi nous, il y a des malades. Il convient donc de surveiller ses propos. Et si je faisais, d'autorité, voter l'assemblée sur-le-champ pour savoir si une majorité veut, oui ou non, entendre la fin de mon récit puisque tout est ici est plus ou moins autogéré ?

En termes plus vifs, je pourrais aussi me contenter d'un : « Vous avez raison, Madame : « plus de perles aux pourceaux ! »

Je me ravise pourtant et me tais et m'efforce de présenter une mine penaude, après mon abus de la liberté d'expression.

 

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La fin de mon histoire, quoi qu'il en soit, est déjà dans le domaine public.

Suivent quelques propos acratopèges. Les animatrices encouragent chacun à s'exprimer librement et anonymement. Le thème proposé provoque des hors-sujet multiples...sans remise à l'ordre. En fait, le vrai thème qui transparaît dans tous les propos, c'est ....Moi je ... Voilà ce que nous sommes : un groupes de simples moitrinaires:-) ! Parmi nous se trouvent des malades psychiques ou des malades guéris, des « proches aidants » de malades... et des psys. Sans que nul ne sache qui est qui. Un vrai labo où les interactions sont fascinantes et imprévues...

Puis souffle un vent de fronde sur l'assemblée : les animatrices , toujours debout, droites dans leurs bottes, au milieu de la béance du fer à cheval, sont prises pour cibles plus ou moins consentantes. Ça geint, ça gémit, ça grommelle et ça proteste : On ne connaît que leurs prénoms...c'est pas juste ! Sont-elles payées ? Au nom de qui agissent-elles ? Pourquoi s'obstinent-elles à demeurer debout face aux participant(e)s assis(e)s ? Pro Mente Sana, c'est quoi ? (Du latin !, précisent doctement les interpellées).

La charge dirigée contre nos deux hôtesses est vive et sans motif compréhensible sinon qu'elles incarnent le pouvoir, fort débonnaire,  par leur station debout. Mais cette micro-fronde ne dure pas.

cariatide.jpgHiératiques, nos deux héroïques cariatides campent sur leurs pattes, impassibles, comme deux échassières dominant un marais peuplé de grenouilles, crapaud(e)s, périophtalmes et libellules...Je remarque la beauté des gestes de la brune dont la gestuelle harmonieuse me séduit et le visage rayonnant, semper-optimiste de la blonde.

La tension retombe lorsqu'un des rares mâles de l'assemblée se lance soudain dans une vive diatribe classique contre la gent « psy » : la psychiatrie démolit les patients. On les enferme de force. On les bourre de médics. On fait appel à la police pour arracher les malades à leur domicile et les conduire de force, sous contention, vers Belle-Idée. Les ambulances font d'incessants allers-retours vers Belle-Idée, toutes sirènes hurlantes, etc.

 

 Malaise...

Cette fois-ci, c'en est trop. Je lève mollement la main et me relance pour affirmer que jadis, j'aurais souscrit à 100 % aux propos critiques du pré-opinant mais que, confronté plusieurs fois, comme délégué du personnel de la TSR à plusieurs cas de malades psychiques délirants en crise, j'ai révisé mon jugement. Et je parle du bipolaire qui m'emporte à 80 km/h en sens interdit dans le Bd Carl-Vogt à une heure du matin. D'une schizophrène qui se terre chez elle depuis des jours et que je trouve amaigrie, hagarde,les yeux exorbités, couchée sur le dos, arquée et tapant des poings sur le sol en hurlant : Faites quelque chose pour moi !

Merci aux psys pour avoir pris en charge de tels patients en danger.

 

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Cependant, il est vrai que la psychiatrie a très mauvaise réputation, dans les pays libres comme elle le fut sous les régimes barbares du IIIe Reich (Lebensborn) et de l'Union soviétique, ou sous d'autres régimes barbares. Qu'elle a très souvent été instrumentalisée à des fins politiques. Dissidents, marginaux et déviants ont payé le prix fort de leurs audaces au nom de cette pseudo-science. On peut se demander avec Thomas Szasz pourquoi elle est encore connectée à la médecine. Les psys n'ont jamais demandé pardon pour les dizaines de milliers de lobotomies, torturantes et mutilantes, pratiquées aux USA dans les années 1950. Actuellement, le DSM est une imposture absolue qui enrichit ses auteurs en insultant la Science...et le bon sens. Cet opus qui prétend détecter les dysfonctionnements de l'âme humaine au moyen d'un simple questionnaire à choix multiple (QCM) sert de méthode diagnostique pour légitimer la psychiatrisation d' un cinquième de la population mondiale ! Des tonnes de casiers psychiatriques, indélébiles, sont ainsi emplis chaque jour. Ainsi s'impose inexorablement le Nouvel Ordre Mental. La psychiatrie fabrique ainsi de nouvelles maladies imaginaires (disease mongering) et de faux malades...pour le plus grand bien des psys et de Big Pharma. L'industrie tourne  à pleine régime.

 

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Conclusion : l'intervention par la force et la contention, par la puissance publique et par les psychiatres, aussi désagréable puisse-t-elle paraître, est malgré tout parfois nécessaire en urgence, oui, sous forme de moindre mal. A moins de vouloir laisser les malades en crise (« décompensation psychotique ») crever comme des bêtes blessées au fond des bois.

 

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Nul(l)e ne m'a interrompu cette fois-ci.

Le problème c'est que la psychiatrie est un pouvoir qui se contrôle lui-même. De surcroît, il donne de lui l'impression d'être un laquais obligeant, voire empressé, de la force publique, toujours prête à fondre sur les déviants, les dissidents. Or n'est-ce pas la marge qui fait la page ? Dans nos tribunaux, des cortèges d'auto-proclamés « experts » récitent leurs mancies en déchargeant les juges et les jurys de leurs responsabilités. Certains psys font de leurs singulières « expertises »,  rédigées en bande et par métier, un vrai business très lucratif. Comme celui des voyantes.

Les martyres de Marie et d'Adeline ou de Skander Vogt sont légion pour en témoigner.

Le psytrialogue ? "Un lieu de rencontre et d'échange idéal entre consommateurs, producteurs de soins et accompagnants."

« Une telle situation d’échange libre et égalitaire n’a », effectivement, « pas d’équivalent » ailleurs.

FRONTCOVERSUCHAS.pngMuni d'une autorisation préalable, je dépose une pile de flyers présentant mon opus On m'a volé mon ego – Récit d'une abomination vécue et vaincue et suis interpellé par une très senior, appuyée sur son pérambulateur. Elle me tend une brochure et un livret sur les « entendeurs de voix ». Et croit nécessaire, en souriant, de me préciser qu'il s'agit de personnes qui entendent des voix dans leur tête et non par leurs oreilles.

Je la remercie pour sa documentation et prends congé. Je tiens la porte pour faciliter le passage à une jeune Asiatique avec laquelle j'engage la conversation et lui propose un café en terrasse. Hélas, elle décline mon invitation et se hâte de gagner le prochain arrêt des TPG.

Me voici, privé de public et d'auditeurs, à nouveau condamné au dialogue avec moi-même. Il est vrai que le clavier sur lequel j'écris et mon écran ne me contredisent jamais.

Dommage...

J'irai donc écouter prochainement les entendeurs de voix à leur prochaine réunion :-)

C'est un phénomène trop souvent perçu comme pathologique, paraît-il... (jaw)

 

The Voiceless Movement (Les Sans-Voix) Case postale 235 1211 Genève 17

 

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» Faire face aux hallucinations auditives (pdf)

 

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Commentaires

Génial, votre texte. Merci!

Écrit par : hommelibre | 13/06/2014

Il est bien de faire se rencontrer personnes souffrantes, proches et psys mais je crois que pour être parfaitement informé un psy devrait pouvoir se métamorphoser en fine mouche afin de voir exactement le relationnel de la personne en cure tant familial, proches, amoureux (sans voyeurisme de mauvais aloi)! que professionnel. Apprendre à connaître le patient ou l'analysant sans, de part et d'autre, "mise/s en scène"!

Écrit par : Myriam Belakovsky | 14/06/2014

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