07/08/2014

Guy Fontanet, « taureau » dissuasif...

fontanet.jpgNous sommes à fin 1968. Genève est en émoi. Les manifestations de rue se succèdent. Les heurts entre manifestants de toutes espèces et la police sont violents. Contre le fascisme espagnol (Franco), portugais (Salazar) et contre le régime des colonels en Grèce. Pour l'avortement libre, pour l'objection de conscience, pour le suffrage féminin au plan fédéral, contre les abus de la psychiatrie (cures de sommeil), pour les squats. On découvre même un "arsenal" dans la cave d'un jeune militant. Celui-ci s'enfuit à Alger qui héberge pas moins de vingt-deux mouvements "de libération"...

 Quand Paris éternue, Genève s'enrhume...avec retard.


armesdegeneve.jpgLe radical Henri Schmidt, chef du Département de Justice et Police et fils de la Veuve, riposte violemment pour démontrer qu'il est capable de restaurer l'ordre public à Genève-la-Rouge. Et se hisse du même coup au rang de papable au Conseil fédéral en se profilant comme l'homme fort de la situation. Peine perdue : c'est le Vaudois G.-A. Chevallaz qui remportera la mise.

A titre personnel, je contemple le spectacle en meublant une brève période de traversée du désert. S'inscrire au chômage ? Pas question de subir ce qui passe encore pour un outrage et une infamie en cette époque d'agitation qui ne nuit nullement au plein emploi.

Je vivote donc en traduisant des textes pour l'Institut international de la presse et en œuvrant en sous-traitance pour des campagnes de relations publiques : l'une, classique, en faveur de la Finlande et de sa compagnie d'aviation, la Finnair. Mon projet d'importer des rennes de Rovaniemi et d'en faire cadeau à la Ville de Genève réussit parfaitement. Ces cervidés, cadeau de la Finlande, feront la joie des Genevois au Bois-de-la-Bâtie durant des années.

oerlikon_iran_thumb_800x700.jpgD'autres mandats, sous-traités et rétribués selon les résultats obtenus, sont beaucoup plus délicats : l'un, en faveur de la Nigeria fédérale contre la prétendue sécession « biafraise » où la tribu des Ibos serait systématiquement persécutée. Il s'agit de démontrer à l'opinion publique suisse et internationale que cette guerre civile a été délibérément fomentée par un bureau de relations publiques adverse – sur une odeur de pétrole - et que le casus belli de la tribu prétendument persécutée, a été forgé de toutes pièces. La guerre civile est réelle. Ses victimes aussi. Le casus belli servi aux populations crédules, en revanche : une pure invention. L'opinion publique en Suisse est totalement intoxiquée par la propagande des bellicistes qui ont déclenché le conflit, à partir de la base arrière de Londres, avec l'appui de plusieurs députés à la Chambre des Communes... Un colonel suisse, à la tête d'une entreprise internationale de relations publiques, fournit l'argumentaire pour faire voler le mensonge en éclats. Lorsqu'est révélée par mes soins la présence de canons Oerlikon-Buhrlé dans le conflit, les yeux des Suisses se dessillent enfin et l'opinion bascule... Le général Gowon se dit satisfait. Et la paix est restaurée peu après au Nigeria.

Accessoirement, j'accepte une autre mission, combien plus délicate, en Algérie pour les mêmes mandants, toujours en sous-traitance.

Pour pimenter le tout et survivre, je lance un journal éphémère, Le Point sur le i  qui se propose de « révéler ce que les autres publications taisent » par couardise ou conservatisme ou simple pudeur...

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 J'ai vingt-sept ans et quelque expérience de journaliste vivant de sa plume à Londres, comme correspondant de magazines français à gros tirages. Un sens entrepreneurial m'anime...

A peine ai-je installé d'autorité mes vingt-huit boîtes à journaux sur la voie publique, au côté de celles de publications séculaires, a peine ai-je déclaré mon titre à la Chancellerie de Genève, comme la loi l'exige, que je suis convoqué en son Bureau par le précité chef du Département de Justice et Police qui me menace de faire évacuer mes points de vente :

- Au nom de l'égalité de traitement, je suis sûr que vous aurez, dans cette éventualité, le souci d'évacuer aussi les boîtes du Genevois (l'organe officiel du Parti radical genevois).

Silence gêné.

A cette époque, la République et Canton respecte le principe qui veut qu'en nos contrées, la presse ne soit pas taxée, directement ou indirectement. La présence des boîtes à journaux passe pour être un élément bienvenu d'animation de la ville et un encouragement au civisme et un soutien à la démocratie. Pas question de faire payer à nos journaux des droits d'empiètement sur le domaine public comme cela se pratique aujourd'hui.

D'un coup, me voici passant du statut de journaliste à celui de journaliste-éditeur.

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 Un confrère et une consœur viennent, à l'impromptu, sans rendez-vous, me confisquer ma carte de presse au motif que les statuts de la Fédération suisse des journalistes (FSJ) interdisent le cumul des deux fonctions. Je leurs rends ladite carte de presse en souriant car ce document n'est nullement indispensable à l'exercice de la profession, sinon qu'elle peut-servir de coupe-file aux matches du Servette, dont je ne suis nullement friand...

Un premier numéro paraît, tiré sur les presses d'une imprimerie de Carouge.

L'imprimeur, apeuré, se récuse pour le second numéro de mon opus. Seule l'imprimerie du PdT, rue du Pré-Jérome, accepte de me le tirer. Après tout, ils ont bien pris le risque de tirer El Moudjahid, organe du FLN pendant toute la guerre d'Algérie !

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 Mon affiche et ma Une révèlent un abus de la Chambre des Tutelles qui a littéralement séquestré une jeune femme en l'arrachant à ses études au motif qu'elle a un amant majeur, un homme richissime issu de la bonne société genevoise. Elles est incarcérée avec des droit-commun dans une prison pour femmes sans autre forme de procès.

Voilà de la matière pour un bon sujet d'éditorial que je titre La Tête contre les Murs, référence au roman célèbre d'Hervé Bazin. Sur la photo de la donzelle que je publie en Une, je masque son visage et fais viser mes textes par un avocat qui les trouve conformes à la législation et à la jurisprudence.

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Ma publication connaît un beau succès succès de curiosité. Le vendeur chargé de garnir mes boîtes à journaux dont j'ai fait confectionner le pied (en béton) par un serrurier d'Annecy..et le reste de mes mains...détient une patente en bonne et due forme. Je lui confie la tâche de relever les recettes (assez maigres mais couvrant les frais de production) de mes gênantes 28 boîtes à journaux.

 

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L'aventure est prometteuse. Puis je reçois un appel téléphonique étrange à ma -micro-Rédaction (de 12 mètres carrés au moins) que j'ai installée dans un coin du bureau du regretté Louis Faivre, professionnel de PR, au 2, rue Petitot.

 

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-Ici, la Police de Genève. Je suis l'inspecteur Fischer. Vous n'avez pas reçu ma convocation ?

- Une convocation ? J'ai une boîte aux lettres à mon domicile et une case postale que je n'ai pas relevée ce matin.

- Vous êtes convoqué pour affaire vous concernant !

- Ah oui ? A quel sujet ?

- A cause de votre journal scandaleux. Pas besoin de prendre valise et brosse à dents...(sic)

Je prends rendez-vous pour quelques jours plus tard et demande à mon confrère Louis Faivre s'il connaît un avocat car il faut que je connaisse mes droits avant de me rendre à cette « interpellation ».

 

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- Téléphone de ma part à Fontanet... Guy Fontanet, avocat au Barreau de Genève. PDC comme moi. C'est un véritable taureau !

Je me rends en l'Etude de Me Guy Fontanet, très accueillant et avenant. Il lit ma publication de A-Z avec attention et hausse les épaules...

 - Je ne vois pas ce qu'ils pourraient vous reprocher... Enfin, dites-en le moins possible sur vos sources et s'ils insistent ou vous menacent, dites leur que je suis votre avocat.

Me voici rasséréné.

Oui, effectivement, cet avocat a bien un physique et la combativité d'un taureau empreint de beaucoup d'humanité. Je me sens moins seul...

Je n'ai, de ma vie, jamais eu affaire à la police jusque là. Ni depuis lors.

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Au Commissariat de Carl-Vogt, je suis conduit dans une méchante cellule d'interrogatoire.

- Je suis l'inspecteur Fischer, de la Brigade des mœurs. Vous êtes interpellé à la demande du Conseil d’État, ce qui nous gêne un peu car vous êtes journaliste.

- Interpellé ?

- Oui, c'est une enquête préalable. C'est bien vous qui avez publié ça ? Me demande l'inspecteur. Je confirme.

- Est-ce que vous vous rendez-compte que tout le monde peut lire ça dans la rue, y compris votre affiche sur vos boîtes à journaux ?

- Ben oui, un journal, c'est fait pour être lu !

-Je vais vous montrer quelque chose. Un instant...

Et l'inspecteur Fischer de revenir triomphant quelques instant plus tard, l’agrandissement d'une photo en noir-blanc de 24 cm sur 36 cm à la main, comme un corpus delicti accablant...

- Regardez-moi ça ? Vous trouvez que cette jeune fille commence bien sa vie de cette manière ?

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 Je regarde la photo et y découvre la plastique avantageuse d'une flatteuse académie... Une photo artistique où une lumière frisante met en valeur les formes de la jouvencelle. Rien de plus rien de moins.

-Ça me rappelle la position de la Maja Nue, fais-je remarquer, l’œil allumé, sourire aux lèvres.

- Mais vous prenez la chose à la légère !

- Nothing you can do in a bed is bad et tout est pur aux cœurs purs, fais-je remarquer

- Mais son amant est marié et il a trente ans de plus qu'elle ! Il lui fout en l'air sa vie !

Puis il veut connaître mes sources d'information (encore non protégées à cette époque). Je refuse de les lui donner, arguant que tous les faits relatés sont exacts. S'ils ne le sont pas, ils seront rectifiés dans la prochaine édition.

L'inspecteur veut savoir de quoi je vis, quels sont mes contacts, pourquoi je téléphone à partir de cabines téléphoniques ou de la poste plutôt que de mon bureau, quels sont mes contacts à Annecy, pour quelles publications j’œuvrais à Londres comme correspondant et l'on en passe. J'élude ou me tais.

Mon séjour dans cette cellule durera plus de quatre heures. Je pense que les voleurs de bicyclettes n'ont guère de chances de s'en sortir à ce régime-là.

Puis l'Inspecteur des mœurs s'éclipse et se fait remplacer par un « méchant »- La permutation des inspecteurs est constellée de longues attentes dans la solitude de ma glauque cellule. Comme au cinéma.

 Ils me mettent sous pression. J'en dis le moins possible. Puis le greffier rédige sous dictée un PV en « langage de police » et me présente le rapport à signer.

Il est bourré de fautes d'orthographe, de syntaxe et d' imperfections de style et rédigé sur un ton frisant le ridicule. Certains de mes propos, traduits en langage indirect, sont faussés et biaisés et trahissent le verbatim dans plusieurs passages.

Très poliment, je leur fais remarquer que le juge d'instruction auquel ils m'ont dit qu'ils allaient envoyer ce document, sera sans doute surpris de ces imperfections.

-Ah alors là, vous avez raison, fait-il remarquer, soudain très amène, nous avons déjà essuyé des reproches à ce sujet. Qu'est-ce qui ne va pas dans ce rapport, à votre avis ?

Je prends mon stylo et corrige le texte, comme un pion. Ils paraissent m'en être reconnaissants. Il faut tout recommencer à zéro. J'entends le soupir du greffier qui glisse une nouvelle feuille de papier dans sa machine à écrire dont il maîtrise très mal le clavier...

 - Et si je ne signe pas ?

- Nous vous arrêtons sur le champ et vous serez incarcéré à St-Antoine !

- Voilà qui étonnera beaucoup mon avocat !

- Ah, parce que vous avez un avocat et vous ne nous l'avez pas dit d'emblée ? Pourquoi nous avez-vous caché ce fait ? Et qui est votre avocat ?

- Me Guy Fontanet.

 Les policiers se regardent, éberlués. Ils changent de ton. Ils ne sont pour rien dans mon interpellation, plaident-ils. J'exige encore quelques modifications mineures au texte et suis libéré.

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 - Vous serez accusé de calomnie, de diffamation et d'atteinte à la personnalité ! concluent-ils en ouvrant la porte de ma cellule. La petite n'a que dix-sept ans et demi et non dix-huit ans comme vous l'avez imprimé.

Il manquait donc six mois à le jeune amante pour obtenir son permis de baiser. Et son amant, une homme marié,  pouvait être accusé de détournement de mineure.

Sur ce point, effectivement, j'avais été trompé. La majorité sexuelle était fixée à dix-huit ans, à cette époque.

Je vais prendre le frais au bord de l'Arve et songe que c'est à Genève que Montesquieu a fait imprimer clandestinement son Esprit des Lois.

Je n'imaginais jamais être "interpellé" et détenu pour mes écrits à Genève.

Et, malgré les menaces et imprécations,  je n'ai plus jamais entendu parler de cette affaire. Il ne s'agissait donc que d'une manœuvre de pure intimidation du Conseil d’État contre un journaliste-éditeur solitaire de vingt-sept ans. J'en ai fait un fleuron de ma carrière et en souris encore, quarante-cinq ans plus tard:-)

 Quant à la note d'honoraires de Me Guy Fontanet, je l'ai réclamée à plusieurs reprises mais ne l'ai jamais reçue.

 - Vous comprenez, je suis pour la liberté d'expression et pour la liberté de la presse m'avait  expliqué celui qui fut mon bouclier contre la police et le Conseil d'Etat avant de diriger avec compétence et bonheur le Département de...Justice et Police !

A sa famille et en particulier à son fils, Bénédict, j'exprime dans ces lignes ma sympathie pour le grand deuil qui les frappe et ma reconnaissance émue au « taureau » dissuasif, magistrat avisé et respecté (par sa police et par la population) qui n'aurait pas déparé le Conseil fédéral et avocat hors-pair qui aura marqué Genève à tous ces titres  de son empreinte humaniste.

Dès l'instant, où Guy Fontanet a pris en main le Département de Justice et Police, l'ordre et la paix publique ont été restaurés à Genève.

 Ce n'est pas là le moindre de ses mérites

Il n'aurait probablement pas imaginé ni toléré que "sa" police confiât son uniforme aux mites. . (jaw)

 

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Commentaires

@JAW Magnifique et émouvant témoignage .Il laisse percevoir un accent de vérité qui manque cruellement de nos jours .Comme si la vie ne soit n'était déjà pas assez compliquée sans toujours reprocher aux grandes puissances des maux dont nous sommes seuls responsables comme des problèmes parentaux par exemple
Vous n'aviez pas votre langue dans la poche et heureusement pour vous c'est toute la différence en hier et aujourd'hui et heureusement aussi pour nous ,vous et bienn d'autres journalistes tous décédés aurez été une vraie émulation pour de nombreux* Payotistes *
Désormais seuls les clics ou textos résonnent comme des prières qui ont le sait ne sont que des pansements pour mieux empêcher de parler mais qui sont aussi connues pour ne jamais rien résoudre
Quand à la définition du Taureau mieux que cela on ne pouvait pas .A lui seul il représente une génération d'hommes qui hélas manquent chaque jour un peu plus
Très belle journée pour Vous

Écrit par : lovsmeralda | 07/08/2014

Le fils de la veuve en question, accessoirement maître à penser de GOS Guy-Olivier Segond, est-ce que ce n'était pas plutôt Henri Schmitt et non Schmidt?

Evidemment plus personne ne s'en souvient. Sic transit gloria mundi.

Écrit par : Tital | 19/08/2014

Bel écrit, merci pour ce récit.

K. Dispa

Écrit par : Keren Dispa | 19/08/2014

@Tital: Mercvi: Oui, son patronyme était effectivement Schmitt. Paix à ses cendres ...Mais GOS, lui, n'est nullement "fils de la Veuve".

Écrit par : jaw | 24/09/2014

Oui, son nom était bien Schmitt. Paix à ses cendres !

Écrit par : jaw | 14/11/2014

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