22/12/2014

Merry Xmas ! (I / II)

pinkoilheater2.JPG- Nos invités devront s'en accommoder : nous n'allons pas faire de chichis. J'ai acheté une dinde chez le boucher de Finchley Road et un paquet de bougies, une bouteille de bourgogne et des chocolats à la menthe pour égayer l'atmosphère...

- Ce qui nous manque vraiment, c'est un sapin de Noël !

- Pour le sapin ça me paraît un peu tard pour y songer. Faut oublier. T'as vu l'heure qu'il est ?

Oui, il est déjà bien tard mais un Noël sans sapin, est-ce imaginable ?

Nous sommes à Londres en 1964, au troisième étage d'un appartement meublé avec une vue splendide sur tout l'ouest de la capitale. Qui dit mieux ?


xmastreet.jpg- J'en ai vu à vendre dans la High Street tout à l'heure ! Je cours m'en procurer un spécimen de bonne taille. A propos, nos réserves de pink oil (kérosène) suffiront-elles pour nous chauffer jusqu'au 2 janvier ? Pour éviter qu''on se les gèle sur place, je vais en reprendre deux gallons chez le marchand de charbon ! File-moi les bidons...

Et me voici dévalant l'escalier quatre à quatre, mes bidons brinquebalants sans couvrir toutefois les harmonies des mêmes Xmas carols qui jaillissent à la radio de tous les appartements voisins, en direct de la Cathédrale de Westminster. Oui, le temps presse...

pinkoilheaterthree.JPGLe kérosène, c'est pour les méchants petits chauffages, ces pink oil stoves qui puent et vous bouffent l'oxygène au point où il faut ouvrir les fenêtres tous les quarts d'heure pour échapper à la suffocation. Mais grâce à ces engins assoiffés, nous parvenons à maintenir une température ambiante de 15 à 16 degrés Celsius, ce qui fait tout de même 60,8 degrés en Fahrenheit. Nous sommes encore loin de la prétendue « fumée passive létale » et de l'alarmisme aux « particules fines » et au « réchauffement climatique ». Les gares de la ligne ferroviaire directe des British Railways qui relie la gare de Liverpool Street Station à celle de Kew Gardens sont encore éclairées aux becs-de-gaz ! La compagnie emploie encore de vrais allumeurs de réverbères ! Je les ai vus à l'oeuvre !Et le chauffage central de petit calibre (small bore) commence à poindre dans ce pays où les fenêtres à guillotine accueillent encore mille courants d'air pour maintenir le légendaire stoïcisme des Anglo-Saxons.

Pas le temps de faire dans le détail. Je choisis le premier sapin venu et prie le marchand de me le garder sous le coude car je le récupérerai au vol sur le chemin du retour.

- Il fait bien six pieds 5 pouces et pour le prix de 19 shillings et sixpence, c'est donné   !

C'est qu'il me faut encore des bougeoirs pour mon sapin de la onzième heure et l' ironmonger le plus proche est 800 yards au moins,  un mille d'ici tout au plus.

ironmongery.jpgA propos, savez-vous comment on dit « bougeoir » en anglais ? Moi non plus ! Je l'ignore mais je recourrai à des périphrases ou à des gestes pour me faire comprendre. Ah, un autre souci me taraude: comment vais-je le faire tenir droit, mon beau sapin ? Deux tronçons en bois, parallélépipédiques, superposés en croix, suffiront, ça c'est sûr. Encore me faudra-t-il une chignole ou un vilebrequin pour y percer un trou central pour l'enficher. Je passerai donc en trombe chez le menuisier du coin.

wire.jpgPour les bougeoirs chez le quincaillier je fais chou blanc : mes périphrases, mes gestes et mes dessins à main levée lui sont incompréhensibles. Décidément ce type n'est pas doué pour la communication non verbale. Je m'aventure à parler d'un candle holder ou candle stand ou encore inbuilt side pliers... Il ouvre des yeux en boule de loto. J'ai l'impression qu'il me prend pour un fou quand je change de cap et lui réclame de but en blanc... du fil de fer.

 - Which gauge and what footage do you want ?

- Medium gauge will do ...

vilebrequin.jpgIl sourit de mon embarras car les calibres de fils de fer anglais, c'est une science dont la maîtrise permet de résoudre des énigmes plus ardues que la Pierre de Rosette ! Mon quincaillier chéri voudrait-t-il bien me présenter un échantillon ? J'en désigne un avec une assurance feinte. Je n'ai pourtant jusque là  de ma vie fabriqué de bougeoirs en fil de fer... Et me garde bien de lui avouer que c'est une première. Cette idée saugrenue découle de mon penchant atavique pour le Système D.

- That one is number 11 according to the Imperial Standard Wire Gauge in this country...

Ce calibre impérial de 11 fera l'affaire. Ça doit faire environ trois millimètres de diamètre...Et me voici déjà, clopin-clopant sur le chemin du retour, chargé de mes dix pieds de fil de fer de calibre 11, de mon vilebrequin à cliquet.

Jerrycan_Zweimann_Tragweise.JPGIl ne me reste plus qu'à récupérer mes deux bidons de kérosène d'une capacité de deux gallons (4, 54 litres soit 160 onces liquides du système d'unité impérial)... et mon sapin un peu sec de six pieds cinq pouces.

Hors d'haleine, j'arrive à la onzième heure chez le menuisier pour les supports en bois ... croisés. Il est en train de fermer boutique ! Lui aussi jouit visiblement de son rôle de grand inquisiteur :

- How long, how thick and how wide ? me demande-t-il avec perfidie.

J'ai l'impression qu'ils se sont ligués en ce soir de Noël, pour humilier ou narguer tous les étrangers adeptes du système métrique. !

- Let's make it 12 inches !

- You mean one foot  don't you ?

Oui, c'est ça : douze pouces, Ça fait bien un pied. Il eût fallu qu'il m'en souvînt. Pour ce qui est de la largeur et de l'épaisseur, j'écarte mon pouce et mon index et mon marchand vient mesurer l'écart ainsi défini: deux pouces  sur un pouce et demi...

crux.jpgEt je le vois enfin passer à l''acte et me scier mes deux tronçons de bois avec une précision d'horloger. Le temps presse. J'espère que mon marchand de sapin n'a pas déménagé à la cloche de bois et que mon charbonnier m'attend. C'est alors que mon menuisier se lance dans de savants calculs, papier et crayon en main, pour calculer le VOLUME de ces deux misérables morceaux de bois pour en établir le prix ! Le résultat s'exprime en pouces cubiques et je n'ai pas la capacité de vérifier son calcul ni de juger son prix : deux demi-couronnes (half-a-crown) ce qui fait deux fois deux shilling et sixpence compte tenu que la livre représente vingt shillings et que le shilling comprend douze pence. Ce qui équivaut à trois francs suisses de l'époque, la livre sterling valant alors encore douze francs suisses.

Mon placide menuisier insiste pour emballer mon précieux et indispensable achat puisqu'il s'agit d'un élément festif pour supporter un sapin de Noël. Il insiste pour orner son paquet d'un ruban aux couleurs de l'Union Jack et pousse quelques gloussements au terme de sa private joke  dans la plus pure tradition d'humour anglais.

- I wish you a merry Xmas, mate ! Should I plane it ?, me demande-t-il, ajoutant à mon exaspération. Pour le rabotage, ce sera pour une autre fois.

Curieux de devoir porter sa croix le jour de Noël...

En hâte, je récupère mes deux gallons de kérosène et mon sapin puis, tel un homme orchestre, m'apprête à gravir les degrés de mon logis quand je m'aperçois que j'ai oublié l'essentiel : des clous pour fixer les deux bras de ma croix !

nails.jpgJe dépose mon fardeau et cours chez le quincaillier pour le deal du siècle : l'achat de ...quatre clous alors que mon projet n'en exige que deux (on ne sait jamais) et je poursuis ma route de vaillant portefaix.

Cette fois-ci, j'en suis sûr, notre Noël ne sera pas gâché par des fâcheux qui voudraient tester encore mes capacités de calcul mental et mes aptitudes à convertir  des unités de mesure anglo-saxonnes ! J'entends déjà les clochettes des rennes tirant le traîneau du Père Noël et je vois scintiller dans ma tête la lueur chancelante des bougies dans les bougeoirs que je vais confectionner de mes mains, en hâte, avec le fil de fer de calibre 11. Du fait-main garanti.

Non sans peine, je hisse mon attirail jusqu'au troisième étage et m'affale dans un fauteuil, épuisé autant par mes calculs mentaux contraints que par le poids de mon fardeau.

Ce repos sera bref: nos invités risquent de débouler d'un instant à l'autre...

 

exhausted.jpg

» Vers le chapitre II

 

 

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Commentaires

Merci Monsieur Widmer pour ce moment de détente,quel plaisir de vous lire à nouveau

Écrit par : lovsmeralda | 22/12/2014

Ah les quincailleries anglaises et leur joyeux fatras où même les chattes n'y retrouveraient pas leurs petits. Elles devraient figurer au patrimoine de l'humanité ...

Joyeux Noël quand même JAW !

Écrit par : Jean d'Hôtaux | 22/12/2014

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