22/12/2014

Merry Xmas ! (II/II)

flop.jpgNon sans peine, je hisse mon attirail jusqu'au troisième étage de mon logis et m'affale dans un fauteuil, épuisé autant par mes calculs mentaux sous contrainte que par le poids de mon fardeau.

- T'en as mis du temps ! s'étonne ma femme. Pas le moment de lui expliquer la torture des conversions de pieds cubiques en centimètres cube et de pouces en décimètres. Je m'empare du fil de fer de calibre impérial 11  et m'attaque à la confection des bougeoirs. Si j'en suis réduit a fabriquer mes propres bougeoirs avec du fil de fer  c'est que ces bons vieux bougeoirs continentaux à pincer aux branches des sapins de Noël, on n'en trouve pas l'ombre d'un seul dans le Greater London ! Article de quincaillerie inconnu !  Et dire que je suis dans la métropole d'un Empire déchu  où le soleil ne se couchait jamais ! Le fil de fer est rétif.


maindanger.png

(Voir aussi Chapitre I/II ici)

Je travaille à mains nues et voici qu'un geste maladroit de mon pouce et de mon index endolori me percent la peau. Le fil de fer choisi est beaucoup trop rigide pour cet usage !  La queue de mon bougeoir  s'est vengée ! Ca saigne. Je n'en ai cure. Un pansement à la va-vite à la toile isolante  fera l'affaire. La spirale du bougeoir achevée, il s'agit encore de le fixer à une branche mais pour cela, encore faudrait-il que mon sapin se tînt droit.

piedcroix.jpgJe laisse mon chantier-bougeoirs en latence et m'attaque à mon pied-croix que je perce d'un trou bien centré au vilebrequin avec la plus grosse mèche disponible en maintenant ma croix crucifiée sous mes pieds, en guise d'étau. Et je présente le pied de mon sapin au trou fraîchement foré: même en forçant, impossible d'y faire entrer le pied du sapin... Je termine donc mon opus au couteau suisse.  Comme je suis incapable de produire des mortaises, ma croix vacille car les deux branches ne sont pas à niveau. Tant pis... J'y remédierai en calant la branche supérieure de la croix avec deux boîtes d'allumettes à ses extrémités pour supprimer sa claudication. Mon projet prend forme.  Le plancher est inégal. Mon sapin penche encore un peu mais tant pis : cette déclivité se rencontre aussi dans la Nature. Je me hâte de peaufiner mon oeuvre: nos invités peuvent débarquer d'un instant à l'autre. Je réactive mon chantier-bougeoir. La torsion du fil de fer est épuisante et douloureuse. Je crois simplifier mon travail et augmenter ma productivité en enroulant ledit fil de fer hyper-rigide autour de chaque bougie mais elles se cassent les unes après les autres ! Il ne m'en reste que six d'indemnes. Bref, en quarante minutes, j'ai réussi à ne fixer que ...six bougies sur mes home made bougeoirs.

gifts.jpgOn sonne à la porte. Ce sont eux, nos invités enthousiastes, volubiles et, en plus, chargés de cadeaux volumineux, ce qui réduit l'espace vital de mon chantier. Ah ! si seulement mes invités pouvaient parler moins fort ! Ou déguerpir ! Je fulmine intérieurement. Qu'avions-nous besoin d'inviter ces trouble-fête ?

- Il sera disponible tout à l'heure car il a été très contrarié ! explique ma femme en me désignant,  alors que, rampant de tout mon long sur le plancher,  je m'emploie à choisir la zone la plus plane de la pièce pour y installer notre roi des forêts prêt à saluer les anges de nos campagnes. Sonnez, hautbois et résonnez musettes ! Il est né mon divin sapin:-) !

- Je lui avais bien déconseillé de ne pas se lancer dans une telle aventure mais il n'en a fait qu'à sa tête, comme d'habitude !

Puis, accroupi, j'achève dans la peine et la sueur  la confection des bougeoirs en devenir.  Je tourne mollement la tête vers mes invités auxquels j'adresse un salut qui se veut cordial, doublé d'un sourire feint qui doit plutôt ressembler à une grimace et m'exclame comme un faux derche :

- Ah vous voilà enfin ! Nous craignions que vous ne soyez empêtrés dans les embouteillages. Je suis à vous dans un instant...dès que n'en aurai terminé avec les préparatifs de notre fête ! Soyez les bienvenus à notre Noël do-it-yourself !

xmatreelight.gifMon sapin penche de plus en plus et je plante mes deux clous de réserve dans mon pied-croix pour le redresser en me servant, à défaut de marteau, d'une petite casserole en fonte,  réquisitionnée à la cuisine.

- Je vous ai préparé une vraie dinde de Noël comme le veut la tradition ! annonce ma femme en déployant une nappe blanche damassée sur la table.

Je poursuis mon oeuvre, assis, les jambes écartées, sur le tapis, à triturer et à entortiller mon fil de fer de calibre 11. Mes mains sont ankylosées et en sang. Une vraie torture !

Puis je m'apprête enfin à allumer les bougies. Comme je n'ai ni briquet ni plus d'allumettes, je me sers de l'allume-gaz doté d'une pierre à feu et transporte ma précieuse flamme comme une Vestale au moyen d'une feuille de papier roulée en torche jusqu'à mon arbre de Noël artisanal. J'éteins la lumière et allume la radio. Des carols bercent nos oreilles. L'heure est exquise. La douce lueur des bougies flatte le visage de mes invités pour lesquels j'ai enfin quelques bons sentiments. Et je savoure quelque répit après ma course d'obstacles, contre la montre et l'adversité  !

C'est alors que j'entends un cri provenant de la cuisine !

La dinde, précuite, qu'il aurait suffi de réchauffer  selon les dires du boucher, est trop grande pour entrer dans le four !

 

turkey.JPG


- Et, regarde ça:  des nuées de ...minuscules fourmis l'infestent ! me confie mon épouse en aparté, à voix basse, en retenant ses sanglots. Pas besoin de microscope pour détecter l'agitation de cette micro-vermine rouge. Je propose de laver notre dinde discrètement à grande eau en cachant ce détail à nos invités mais me heurte à un refus net de la cuisinière ! Je tente une plaidoirie en vantant l'effet thérapeutique des fourmis rouges pour les rhumatisants.  Ne leur conseille-t-on pas de poser leur séant dans les fourmilières  pour obtenir un soulagement immédiat ?

ourmis.jpgCes innocentes passagères clandestines de notre dinde fourrée  n'ont pourtant pas la toxicité d'escherichia coli ...D'ailleurs j'avais prévenu nos hôtes que notre Noël serait célébré à la bonne franquette. Ils étaient prévenus !

Alors que je persiste à vanter mon Système D – le lavage à grande eau sous pression de cette maudite dinde – un nouveau coup du sort vient encore gâcher la fête : le gaz vient d'être coupé ! Je trempe mon index droit dans le bouillon: à peine tiède... Tant pis pour le bouillon et le café : on s'en passera. C'est qu'à cette époque il faut payer son gaz d'avance en introduisant des pièces de monnaie dans le gasmeter à pré-paiement. Et nous n'avons plus la monnaie adéquate : des pièces de sixpence ou d'un shilling ou des demi-couronnes qui suffisent à financer un bain tiède.

 

gas-meter-dial.jpg

Arborant le port altier d'un roi-mage déposant ses cadeaux devant la crèche, je surveille la combustion lente de mes bougies à la dérobée car mes bougeoirs n'ont pas été homologués par le Ministère des Fêtes Anglicanes et je ne saurais les garantir à 100 %-. Néanmoins un sentiment de fierté secrète m'habite.

Penauds, nous devons avouer à nos invités qu'il n'y aura pas de dinde au menu pour des raisons indépendantes de notre volonté. Et nous nous rabattons sur des oeufs au plat accompagnés de roesti.

 

halsfacrown.jpg

Nous leur emprunterons half-a-crown pour obtenir assez de gaz pour la cuisson du plat de résistance, et pour un bon café chaud si la quantité de gaz pré-payé est suffisante. Avec promesse formelle  de remboursement une fois revenus à meilleure fortune... Ils ouvrent leur porte-monnaie avec une réticence et contrariété manifestes.

Même les chocolats à la menthe (que nos commensaux ne semblent guère apprécier), ne compenseront pas le désastre.

L'heure est exquise. La dinde trop grande pour entrer dans le four et constellée de fourmis est vite oubliée. Je vais ouvrir la fenêtre car le kérosène du chauffage, ajouté à la combustion des bougies a fait chuter le taux de l'oxygène ambiant.

christmas tree on fire.jpgC'est à ce moment, alors que nous nous efforçons de faire bonne mine à mauvais jeu, que j'entends comme un grésillement suspect dans mon dos : c'est le sapin qui a pris feu !

Je me précipite sur le tapis que je jette sur le brasier et parviens de justesse à l'éteindre alors que nos invités terrorisés se réfugient dans un coin de la salle à manger, les yeux exorbités. Le désastre évité, nos invités anglais me lancent :

 - Good job ! Vous auriez fait un excellent pompier, Jack...

Et tout ce que je trouve en matière de réplique, c'est :-

- Vous qui avez survécu au Blitz et échappé aux nuées de V1 et V2 , j'étais sûr que vous seriez assez héroïques pour vous passer de la dinde de Noël  trop grande pour entrer dans le four !

Un sourire crispé accompagne ce que je crois être un bon mot.

Voilà comment, à la Noël de 1964, j'ai réussi à faire  à la fois l'âne et le boeuf.

Comme c'était prévisible, nous ne revîmes jamais le couple Fitzjohn.

flop.jpg

 

 

(NB : quoi que vous puissiez en penser, ce récit, ne vous en déplaise, est authentique à 99 %!)

17:27 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

Les commentaires sont fermés.