05/11/2015

On est toujours le métèque de quelqu'un

 René_Girard.jpgL'expérience m'a démontré qu'on est toujours le nègre, le métèque, le juif, le Belge ou... le Suisse de quelqu'un ! L'autre, le prochain, aussi méprisable fût-il aux yeux du contempteur, assure une fonction vitale : la cohésion du groupe qui expulse le bouc émissaire ou le lynche. Tout se passe comme s'il était nécessaire de blesser ou de verser le sang de son prochain pour produire du sacré. Le jour de la mort de René Girard (Photo), permettez que nous rappelions ici quelques superbes exemples vécus...Il a si bien su découvrir et théoriser le mécanisme victimaire.


Leysin 1951 : J'ai dix ans: je suis alité dans un sanatorium pour enfants. Je suis le  sehostie.jpgul de confession protestante parmi une ribambelle d'enfants rachitiques et tuberculeux, tous catholiques romains s'exprimant de surcroît en dialecte ... luxembourgeois. Le dimanche, ils vont à la messe et sont à jeun car ils vont gober le corps du Christ sous forme d'hosties. Je connais déjà le concept de transsubstantiation, parviens à en prononcer le vocable mais serais bien en peine de l'écrire, a fortiori d'y croire. J'explique alentour que la communion, pour nous autres protestants, est un rite commémoratif symbolique avec absorption du pain et du vin. À titre punitif pour cette audace, on me force désormais à servir la messe, malgré ma résistance opiniâtre...Mon Dieu, apparemment, ne vaut pas le leur...

radio caroline.gifEaux internationales 1964, au large de l'Estuaire de la Tamise: Monté à bord du bateau-pirate de Radio Caroline comme reporter, j'ai dû me muer en maitre-queux aux ordres d'un capitaine autoritaire. Il s'est gobergé de ma cuisine (applaudie par l'équipage) avant de déverser sur moi une bordée de reproches au motif que j'aurais épuisé en sept jours les réserves de la quinzaine !

toast.jpgLondres 1965 : Ce matin là, je prends le train pour Penzance (Cornouailles) pour un reportage chez un aviculteur qui récupère et exploite le gaz méthane de ses tonnes de crottin de poule pour alimenter ses tracteurs. Dans le confort d'une voiture Pullman de 1re classe, je savoure l'hyper-confort des British Railways et m'apprête à prendre mon breakfast. Huit tranches de pain toastés, encore chauds reposent déjà dans leur berceau. En attendant d'être servi, je m'empare délicatement d'un premier toast. Ce geste innocent déclenche le déversement d'un tombeau d'avanies sur ma personne :

paindemiebis.jpg-C'est mon pain , mon pain à moi ! s'exclame mon vis-à-vis qui éructe aussitôt à haute voix un discours antifrançais et antigaulliste d'une violence inusitée, comme si j'avais tenté de lui arracher la prunelles de ses yeux. C'est toujours les Français qui ont une worst behaviour en Grande-Bretagne. Votre de Gaulle est un imposteur ! Un dictateur ! Mesdames et Messieurs, clame-t-il à la cantonade, voilà un Français qui vient d'essayer de me voler mon pain ! C'est lui !

Je présente de plates excuses et plaide une ignorance des usages locaux et ma qualité de citoyen suisse ...et non pas français. Peine perdue ! Mon singulier commensal n'en démord pas : un jeune Français vient de lui voler son pain sous ses yeux ! Je change de place et sollicite l'autorisation de m'asseoir en face d'une femme dont la compagnie me paraît plus souhaitable que la proximité de cet ours mal léché. Pour cela il faut encore que je traverse, penaud et consterné, toute la longueur du Pullman. J'entends sur mon passage des rires mal étouffés et détecte 1000 sourires en coin complices...

 

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encens.jpgLondres 1964 : J'habite un superbe appartement avec vue sur la colline de Hampstead au nord-ouest de la capitale. Mes voisins du dessous sont manifestement d'origine indienne... ils parlent l'hindi. Nous nous saluons poliment en nous croisant dans l'escalier. Depuis quelque temps, j'ai observé qu'ils faisaient brûler des bâtonnets d'encens écoeurant dans la cage d'escalier...S'agirait-t-il d'un rite religieux propitiatoire ? Nenni ! A plusieurs reprises, sur un ton rogue, mon exotique voisin rugit en gravissant la cage d'escaliers : Here we go again, it smells of garlic ! (Ça recommence à puer l'ail )

Je riposte à haute voix à chaque fois et vais éteindre subrepticement ses bâtonnets d'encens qui me donnent des haut-le-coeur.  D'ailleurs, nous n'utilisons jamais d'ail car je ne digère pas et qu'il s'agit probablement de simples et classiques oignons qui donnent du goût aux si fades chapatis et papadums ... La guerre larvée du garlic versus incense sticks a duré des années...

ortfbuiding.jpgParis 1965: J'oeuvre comme rabatteur de VIP's anglais  à Londres pour le compte de José Arthur et de son émission le Pop Club. A la faveur d'un passage à Paris, je tente de récupérer mes honoraires. Durant des heures, je suis renvoyé de bureau en bureau et me heurte à des fins de non recevoir dans l'immeuble géant de l'ORTF: aucun bureau n'accepte le chèque signé de la main de José Arthur. En effet, il n'existe aucun bureau à l'ORTF pour un collaborateur pigiste suisse domicilié à Londres:-) !

morrisfront2.jpgLondres 1966 : J'ai acquis pour une bouchée de pain une voiture de collection vintage de marque Morris-Cowley 1929 que j'ai chaussée de pneus neufs après avoir fait restaurer la capote chez un artisan spécialisé, très âgé. Le véhicule présente plusieurs défauts : roue voilée, pot d'échappement crevé, embrayage en liège défectueux et freins à tringles qui mériteraient d'être réglés. Malgré tout, je roule chaque jour dans cet équipage d'époque aux quatre coins de Londres. Les bobbies, attendris par mon horseless carriage, ne me collent jamais d'amende quand je stationne à cheval sur le trottoir de Fleet Street (la rue des journaux). Un Anglais, passionné de vieilles voitures, me révèle l'existence d'un club des Morris-Cowley. J'invite son Président dans un cinq-étoiles, le Savoy. Il est du genre prudent. Quinquagénaire, il ne cesse de regarder sa montre avec angoisse car c'est la première fois, dit-il- qu'il ne rentre pas à l'heure chez sa mère avec laquelle il cohabite... Au dessert, je m'enhardis à lui demander – avec ménagements- s'il est envisageable que je puisse être admis au club des Morris-Cowley puisque je contribuerais ainsi à pérenniser le patrimoine automobile de la Grande-Bretagne. La réponse est sèche et catégorique : Nous n'acceptons pas d'étrangers dans notre club ! Mon invité présidentiel prend congé et regagne le domicile de sa maman. Je finis la bouteille de bordeaux en songeant à mon pitoyable statut de foreigner ,variante édulcorée de l'Untermensch. Le lendemain, j'insère une annonce pour revendre ma Morris-Cowley dans le journal Exchange & Mart. Un hôtelier pur-sang anglais me la rachète. Je m'abstiens de lui demander ses papiers pour vérifier sa nationalité.

1965-rolls-royce.jpgLondres 1967: Aux studios de Pinewood où j'ai mes entrées, j'assiste au tournage du dernier film de Chaplin, (La Comtesse de Hong Kong), bien que le Maître ne veuille aucun journaliste sur le plateau. Je me fais donc tout petit dans mon coin. L'illustre réalisateur multiplie les prises au point de faire pleurer sa jeune actrice au bord de sa piscine.A chaque pleur, il faut rectifier le maquillage. En station debout depuis des heures, je me saisis d'une chaise Visitors vacante et la déplace de quelques mètres pour m'assurer que je serai hors du champ, enfin assis. Deux machinistes se précipitent sur moi et vont replacer le siège dans sa position originelle et m'apostrophent en ces termes: Vous voulez nous prendre notre boulot ? La prochaine fois, demandez-nous: nous sommes là pour ça ! C'est là un exemple typique des restrictive practices abusives imposées par les syndicats britanniques à cette époque. Je finis par quitter le plateau car je dois me rendre encore à Paris pour récupérer mes créances. Les studios me mettent obligeamment à disposition une Rolls-Royce et son chauffeur. Il me demande un autographe car il me prend pour une vedette de cinéma ! Je réponds que je suis un obscur journaliste fauché et que je ne pourrais même pas lui donner de pourboire... Mais je ne vous oublierai pas la semaine prochaine: j'ai rendez-vous avec Sophia Loren. 

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Paris 1967 : Pour un Suisse, c'est étonnant que tu parles aussi bien le français ! (sic) (L'auteur de cette remarque était un journaliste parisien qui ne connaissait de la Suisse que Zurich.)

 passeportsuisse.jpgGenève 1967 : De retour en Suisse, je travaille au sein de la Rédaction d'un grand quotidien local. Fraîchement débarqué, inconnu en ville et dans la profession, voici certains confrères qui émettent des doutes sur ma citoyenneté helvétique car, paraît-il, «je parle pointu ». Mon costume trois pièces, sur mesures, confectionné par un tailleur de Londres, jure avec le style débraillé de certains qu'on croirait vêtus de peaux de bête. Mais 68 approche... Pour dissiper leurs doutes, j'en suis réduit à exhiber mon passeport et à le faire passer de mains en mains... des fois qu'il pourrait s'agir d'un faux:-)

 

exclusion.jpg1968- 1969: Traversée du désert... J'édite un journal éphémère. Deux journalistes débarquent sans crier gare dans mon bureau et me prient de leur remettre ma carte de presse au motif que notre association professionnelle ne peut conserver en son sein des journalistes-éditeurs. Entre les deux, il faut choisir... Je rends ladite carte de presse qui ne ma jamais servi à quoi que ce soit dans ma longue carrière. Bof ! Je travaillerai désormais pour des PR politiques, en sous-traitance, notamment, pour le général Gowon, en proie à une guerre civile dans  la Nigéria fédérale. Il me fait remercier pour mes bons offices, bien payés. 

telephone.jpgGenève 1968: Un appel téléphonique importun vient briser le cours de mon hyper-activité assurant ma survie financière pour m'épargner la déchéance au statut de chômeur: c'est la police genevoise "pour affaire vous concernant !" Mon journal, Le Point sur le i a "déplu" - paraît-il - au ...Conseil d'Etat¨... Je me rends à la convocation et serai privé de ma liberté durant plus de quatre heures, harcelé par deux inspecteurs dans une glauque cellule. Ils me menacent de m'incarcérer  à la prison de Saint-Antoine si je ne signe pas le rapport d'audition. Je propose de le corriger car il est truffé de fautes d'orthographe. Ils me menacent d'une inculpation pour calomnie et diffamation et atteinte à la personnalité. Je n'entendrai plus jamais parler de cette affaire. Il ne s'agissait que d'une pure manœuvre d'intimidation du gouvernement de la République et Canton de Genève. Détails ici

exclusiondeux.jpg1975: Je me porte candidat au Conseil municipal de la Ville de Genève sur la liste du PS et suis élu. Tollé ! Nul ne peut être journaliste et politicien ! clame la meute justicière indignée. Interdiction m'est faite d'entrer dans les studios de la TSR durant les trois semaines qui précèdent l'élection. Même pour adapter des films documentaires de l'allemand et de l'anglais, tâche à laquelle je me livre à domicile  depuis des années ? Non, on ne veut plus vous voir durant cette période !Je découvre encore là le goût amer de l'exclusion d'un congé forcé.

1602.jpgGenève 1976: Comme chaque année, le jour de l'Escalade, il est coutume au Conseil municipal de Genève de chanter le Cé qu'è lainô , l'hymne de la République et canton de Genève et de casser une marmite en chocolat. Suisse de l'étranger et Vaudois en exil et piètre chanteur, j' ignore tout des paroles de l'hymne et  me contente de l'écouter debout, respectueux, en silence. La cérémonie terminée, déboule comme une furie un haut dignitaire de la Compagnie de 1602 qui, l'index vengeur,  m'accuse: Je vous ai observé  l'année dernière et cette année et j'ai vu que vous ne connaissez absolument pas le Cé qu'è lainô. Tâchez de l'apprendre d'ici à l'année prochaine !

Je baisse la tête en signe de contrition.

- T'en fais pas, me souffle un autre conseiller, ce heraut des cérémonies est d'origine allemande. Il portait le patronyme de Herr Ludwig, avant d'être naturalisé !

 

dimanchenoir.jpgGenève 1992 : Le lundi succédant au prétendu Dimanche noir de 1992 déploré par J.-P Delamuraz, je suis surpris par les mines accablées de la plupart de mes confrères au sein de la Rédaction de la TSR. On les dirait presque en deuil. Il doit bien y avoir dans cette tour TV, quelques dissidents et hérétiques, à avoir osé braver la doxa europhile dont la TSR a pourtant chanté les louanges sur ses ondes durant des mois avec un enthousiasme frisant le fanatisme. Un confrère, l'index dressé, m'apostrophe :

-Toi, Widmer, qui as un patronyme suisse allemand, je parie que tu as voté NON à l'EEE hier !

J'invoque le secret du scrutin en guise de fragile parade à son interrogatoire. Je ne tiens pas à finir en martyr et je m'éloigne prudemment de mon inquisiteur. Je ne sais à ce jour s'il a changé d'opinion au vu d'une prétendue « Construction européenne » qui s'est bornée à ériger des murs de fils de fer barbelés à sa frontière orientale pour contenir l'afflux massif d'intrus dans cette mirifique « Europe sans frontières » où auraient dû couler le lait et le miel grâce à la « libre circulation ». Ce n'était qu'un délicieux mirage.

Vous aurez compris que j'ai voté NON à l'EEE en 1992. Avec d'autres négationnistes de mon espèce, nous avons donc contribué, à empêcher la dissolution de la Suisse dans le galimatias « européen » et sauvé l'exercice de nos droits populaires, fondement de notre vieille démocratie.

Les moutons de Panurge devraient cesser de bêler et nous en savoir gré.

Décidément, oui, on est toujours le métèque de quelqu'un !

(jaw)

 panurge.jpg

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Commentaires

bravo... trs intöressnt... les annes passent...

Écrit par : madeleine | 07/11/2015

BRAVO........

LA SUITE STPL

Écrit par : AJ | 09/11/2015

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