28/12/2015

Une plume s'envole, celle de François Gross

gross.JPGL'une des meilleures plumes de Suisse romande vient de s'envoler - sans retour possible – pour un monde réputé meilleur. Des hommages unanimes ont été rendus à cette vedette du journalisme local, tant pour son style élégant que pour sa bravoure à défier le politiquement correct. S'il ne l'envoyait pas dire, François Gross (photo) trouvait toujours les mots pour le dire avec conviction et élégance. Il savait comme nul autre railler les puissants en mettant les rieurs de son côté.


penink.jpgLa RTS a su lui rendre hommage à son Forum et au 19:30 de même que l'Agence Télégraphique Suisse (ATS) dans une dépêche documentée retraçant sa longue carrière.

Quant au quotidien Le Temps, il qualifie Gross de “journaliste d'humeur et de profondeur. »

Permettez que nous évoquions un souvenir personnel qui remonte au milieu des années 1960. Alors jeune journaliste libre œuvrant dans la Swinging London, nous avions eu la faiblesse ou la curiosité de postuler une place mise au concours par voie de presse au Téléjournal naissant, alors diffusé en trois langues nationales à partir d'une Rédaction centralisée Zurich. Je crois que c'était en 1965... Ma candidature posée et retenue, il fut convenu que nous partagerions les frais de mon voyage aller-retour Londres - Zurich en avion, saut de puce qui coûtait à l'époque la bagatelle de CHF 800.-

Débarqué à Zurich, je fus un peu surpris de constater que les studios se trouvaient dans un cossu immeuble à l'ancienne de la Kreuzstrasse. Dans la salle d'accueil de cette belle villa bourgeoise, se trouvaient deux fauteuils et un bureau improvisé : une simple planche de bois brut posée sur deux colonnes de briques rouges empilées. Du bricolé-rustique improvisé à la va-vite qui m'a aussitôt donné l'impression que les budgets locaux devaient être assez resserrés.

Chaleureusement accueilli par François Gross, je fus aussitôt invité à des tests ultrarapides... Le premier consistait à extraire une bobine de film noir-blanc de 12 cm de diamètre de sa boîte en aluminium et d'imaginer et d'écrire un commentaire approprié qu'il s'agirait de lire ensuite sur les images en s'assurant de l'adéquation entre l'image et le texte. Le sujet brut (non monté) datait de trois jours bien que destiné à la diffusion le soir même. À cette époque une agence (VISnews) livrait régulièrement de tels tronçons de pellicule au Téléjournal suisse à partir d'une centrale à Londres. Et c'est notre regrettée compagnie nationale Swissair qui se chargeait du transport des bobines en provenance du monde entier.

 

Pour visionner mon film et y placer le commentaire de mon crû, je fus invité à me servir d'une visionneuse à manivelle !

visionneuseunique.jpg

Le sujet de test dont j'avais hérité portait sur la Déclaration unilatérale d'indépendance de la Rhodésie par Ian Smith qui bravait ainsi non seulement la décision du 10, Downing Street mais aussi et surtout celle de Sa Majesté, la reine Élisabeth II.

Accrédité au Foreign Office, je connaissais bien cet épisode de la décolonisation.

mire.gif

Puis on est passé à un essai de caméra. Ma bobine et ma voix semblaient convenir. À l'annonce de mon engagement sur-le-champ proposé, je m'étais enquis des conditions de mon emploi. Aucun chiffre de mon traitement ne fut articulé sinon l'assurance que je travaillerais “au cachet“, selon les besoins et sur appel...François Gross, m'assura, en revanche, que le Téléjournal serait décentralisé à Genève... trois mois plus tard; que la décision du Comité central de la SSR était imminente... (Ladite décentralisation n'est intervenue qu'en 1982 !!!)

Mon futur patron m'invita même à déjeuner (de manière frugale) dans une pizzeria. Son savoir et sa culture m'avaient vivement impressionné.

Poliment, je lui avais déclaré que je réservais ma réponse définitive à plus tard car l'avis de ma femme m'importait. Néanmoins, au vu du matériel rudimentaire aperçu et du statut fort aléatoire proposé, j'avais compris que le Téléjournal en était encore à ses balbutiements d'une ère de pionniers, en comparaison des studios TV que j'avais visités à la BBC. Il fallait donc laisser mûrir ce fruit encore vert...

Je devais regagner Londres le soir même à bord d'un Convair Coronado de la Swissair.

convaircoronado.jpg

C'est ainsi qu'au soir de cette journée historique, à la faveur d'une brève et heureuse rencontre avec François Gross, j'avais cru échapper aux sirènes de la Télévision romande.

Cinq ans plus tard, ma destinée m'a repoussé dans l'audiovisuel, à Genève, cette fois-ci.

Est-on vraiment maître de son destin ? (jaw)

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Commentaires

@JAW c'est un très beau témoignage qu'il fait bon lire dès potiron minet
Vous parlez de votre confrère comme un rassembleur de rieurs
En existe t'il encore de nos jours ?
En lisant votre hommage au disparu j'ai réalisé que l'année 1970 avec la disparition de Payot annonçait que le déclin des bons journalistes ne faisait que commencer
Nous au moins on aura eut la chance de les rencontrer de leur vivant et grâce à leur chaleur humaine on aura aussi su tirer tous les avantages de leur savoir seul véritable enseignement oral pour nous aider à nous frayer notre chemin de vie dans un monde aussi tartufe qu'aujourd'hui mais avec un très grand plus,celui d'avoir des journalistes de qualité et non des minets se prêtant à toutes les comédies comme nombre de journaleux qui transmettent toutes les actus dans le seul but de rassembler des lecteurs à leur propre cause
Que ce Grand Monsieur repose en paix mais j'admets que la cohorte de très bons journalistes s'amenuisant de jour en jour me rend tristounette cependant je me réjoui malgré tout d'en avoir connu beaucoup les seuls à m'avoir fait comprendre qu'il fallait toujours avoir l'estomac nourri afin de diminuer les problèmes digestifs liés aux couleuvres journalistiques dont notre cerveau devine instantanément toute la supercherie
Très bonne journée pour Vous JAW

Écrit par : lovejoie | 28/12/2015

"Est-on vraiment maître de son destin ?"
Maître peut-être pas, mais acteur sans aucun doute. Tout au long de votre vie vous avez fait des choix qui vous ont amené ici ou ailleurs. Vous avez participé, anticipé, précipité ou simplement décliné des offres.
Pour ma part, j'ai trempé un peu précocement dans le bouddhisme et suis devenu un poil trop fataliste. Je m'en veux de glander pareillement dans l'attente d'un signe qui me dirait que faire.

Écrit par : PIerre Jenni | 28/12/2015

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