01/10/2016

Le Téléjournal de jadis respectait son public

1955_La-mire-de-la-Television-suisse_SRG-GD-ZAR-240x150.jpgLe journal télévisé des Suisses romands a donc 50 ans. Cet instrument d'information massive des populations, jadis en régime de monopole absolu, était placé sous haute surveillance de même que, à un moindre degré, Radio Lausanne et Radio Genève. Ne s'exprimaient à l'époque sur nos antennes nationales que des avis autorisés, la plupart des sources officielles : membres des autorités exécutives, police, médecins agréés par la FMH, dignitaires ecclésiastiques des églises officielles, juges et colonels...


1955_La-mire-de-la-Television-suisse_SRG-GD-ZAR-240x150.jpgLe monopole des ondes helvétiques était ainsi protégé des « pollutions » médiatiques par un blindage inexpugnable. En Suisse romande, une couche protectrice supplémentaire s'ajoutait encore à l'arsenal garant de la bien-pensance  conforme à la doxa de l'époque: l'intrusion chronique des notables de partis politiques au sommet de la hiérarchie de la SSR. Les conseillers d'État, les magistrats des exécutifs communaux intervenaient constamment dans la programmation des émissions, parfois même avant qu'elle ne soient diffusées ! L'autocensure se chargeait du reste... Chaque fois que survenait un scandale de taille, l'usage voulait que la TSR et la RSR attendent prudemment que la presse prenne l'initiative de le révéler pour en parler sans risque... en citant les journaux. L'Agence Télégraphique Suisse ne procédait pas différemment.

Pressions, bons conseils et - plus rarement - actes de censure brutaux - provenaient des milieux politiques et ecclésiastiques les plus conservateurs.

Peu après 1968, le système a volé en éclats, sous la pression de moeurs nouvelles et de l'apparition des « radios libres » dont la première et la plus illustre fut Radio Caroline en Grande-Bretagne:

Reporter-cuisinier à bord du bateau pirate Caroline ...(1964)

How I was press-ganged into becoming the Radio Caroline cook!

De cette vague libératrice sont issus au terme d'accouchements pénibles, le droit de vote des femmes au plan fédéral (1971), la décriminalisation progressive de l'avortement et un statut pour nos objecteurs de conscience.

Les nuages de tabous qui étouffaient la Suisse durant la guerre froide se sont graduellement dissipés depuis lors... Les journalistes présentateurs de la RTS ne sont plus convoqués par la Direction pour avoir souri en direct sur le petit écran après l'annonce du triomphe d'un référendum désavouant le Conseil fédéral ou un Conseil d'État:-) !

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L'organe de surveillance et d'intrusion dans les affaires de la radio télévision romande (RTS) portait le doux nom de Comité directeur de la SRTR. Les Conseils d'État romands et les Exécutifs des plus grandes villes de Suisse romande y avaient leurs ronds de serviette. La gauche démocratique y était grossièrement sous-représentée.

Les délégués du Conseil fédéral, de préfets et d'autres autorités y foisonnaient. Cette auberge espagnole était bien garnie : les commensaux y apportaient leurs kyrielle plaintes, doléances et protestations.

  • Mieux vaut qu'ils viennent se plaindre ouvertement devant nous que de préparer des coups fourrés politiques en sous-main ! nous avait confié un directeur de la TSR, avec sagesse et pertinence.

Il avait probablement raison si l'on en juge maintenant à l'aune des sinistres manœuvres de ceux qui intriguent à Berne pour « réduire le périmètre » de la SSR...

Cette arène de combats oratoires homériques a connu son apogée en 1971 :

Guerre froide à la TSR

"En automne 1971, six journalistes et réalisateurs sont brutalement mis à la porte de la Télévision suisse romande. Auteurs d'émissions controversées, ils sont accusés de subversion suite à une enquête de la police politique. Une affaire symptomatique des tensions et des peurs qui font frissonner la Suisse des années 70. Après des décennies de silence, les principaux protagonistes racontent les dessous de l'affaire."

À la suite de cette crise majeure, le système a relâché un peu son étreinte : sans que quiconque n'en ait exprimé le désir, notre singulier aréopage de 18 membres a offert deux places (avec voix délibérative) aux représentants du personnel de la Radio Télévision Romande, cela au nom du « droit de participation ».

Il se trouve que je connais bien ce chapitre puisque j'ai eu l'honneur d'y occuper la fonction de délégué du personnel de la TSR durant une dizaine d'années... avant que Leo Schurmann ne mette un terme définitif aux divagations de cette « charrue à chiens » que j'ai pris plaisir à tirer à hue et à dia pour défendre la liberté de création de nos réalisateurs et journalistes contre les assauts répétés « anti-gauchistes » des mieux-pensants..

À chaque séance, la question de la décentralisation du Téléjournal de Zurich à Genève était évoquée mais se heurtait à une très vive résistance :

  • Le Téléjournal a une importance stratégique : or, il est plus facile de couper un robinet que trois ! arguait un notable opposé à laisser la bride sur le cou à chacune des trois régions linguistiques de la Suisse.Par crainte d'un putsch :-) ?

Il est vrai qu'en 1971, une poignée de réalisateurs et de journalistes (les mieux sous-payés de la maison), mûs par l'espoir d'un Grand soir, avait déclenché une grève ...d'un jour à la TSR pour lutter, disaient-ils, contre « les cadences de travail ». Comme Zola militant contre les abus des maîtres de forges:-)

Ce sont donc des raisons stratégiques d'ordre militaire qui ont retardé l'émission du Téléjournal à partir de Genève et non plus de Zurich.

Les conditions dans lesquelles se préparait le Téléjournal avant sa décentralisation à Genève étaient épiques : deux ou trois fois par jour les images qui nous parvenaient du monde entier par satellites étaient enregistrées sur bande magnétique. Les rédacteurs devaient saisir au vol les minutages des sujets entre-aperçus une seule et unique fois sur un écran de travail collectif pour faire coller ensuite leurs textes aux images qu'ils devaient commenter systématiquement en direct lors de la diffusion.

Pour assurer une alternance de voix entre les deux commentateurs coincés dans une minuscule cabine obscure, ceux-ci étaient condamnés à lire leurs propres textes en direct mais aussi les tapuscrits, mal dactylographiés, surchargés de corrections et souvent privés de ponctuation, de leurs confrères et consoeurs ! La répartition des textes ne se faisait qu'à la onziéme heure. Ensuite il s'agissait de gagner prestement le studio en courant le long d' une passerelle aérienne pour espérer s'asseoir à temps dans la cabine de commentaires avant que ne retentisse que générique !

L'exercice de la profession exigeait donc des qualités de sprinter !

rochebin.jpgPlacé dans de telles conditions, notre excellent Darius aurait probablement dû renoncer aux plaisirs subtils de sa gastronomie et s'abonner un club de « fitness » pour garder sa forme et arriver à temps après ses course effrénées sur la passerelle:-) ! Longtemps, le lecteur de nouvelles (newsreader) fut privé de téléprompter à  la rédaction trilingue à Zurich.

ribeaud.jpgLe non moins excellent José Ribeaud, alors rédacteur en chef du Téléjournal à Zurich, nous annonçait parfois ce qu'il appelait pudiquement des « sujets de rigueur », c'est-à-dire des thèmes obligatoires que lui imposait la hiérarchie. Parmi ceux-ci figuraient... les nouveaux timbres-poste des PTT. On consacrait parfois une minute ou plus à cette actualité brûlante et collante... en fin de journal.

À l'époque, les PTT installaient et entretenaient tous les émetteurs et réémetteurs de la radio et de la télévision suisse. Il importait donc de leur tenir les pieds au chaud.

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Quant aux bulletins de la météo, ils étaient débités à grande vitesse, sans conviction, et illustrés par quelques diapositives.

D'autres ukases nous étaient imposées : lorsque l'Italie s'apprêtait à se prononcer sur la légalisation du divorce dans ce pays où il était encore strictement interdit, nous devions nous garder, au nom de la neutralité, de faire ce qui aurait pu passer pour de la propagande en faveur du divorce car nos ondes portaient jusque dans la plaine du Pô...

Le Téléjournal est-il vraiment meilleur aujourd'hui qu'à l'époque ?

Permettez-moi d'en douter quand je constate, incrédule, que le Téléjournal se permet d'ouvrir son émission longuement sur un ...cuisinier illustre qui vient de décéder ou qu'il consacre 14 minutes à une vedette de la balle jaune qui vient de remporter un nouveau succès.

Ce racolage chronique, s'il sert l'Audimat, n'en déshonore pas moins la profession.

Le vieux Téléjournal de Zurich, pour imparfait qu'il fut, savait au moins hiérarchiser les sujets et respecter son public.

En outre, il diffusait trois éditions - dont une nocturne - et de nombreux flash lorsque l'actualité brûlante l'exigeait. Avec beaucoup moins de personnel qu'aujourd'hui et un seul mini studio pour les trois régions linguistiques.

50 ans du téléjournal: entretien avec Jose Ribeaud, Premier présentateur du téléjournal

T'as oublié de vieillir, super José ? Encore une excellente prestation à l'antenne : t'as pas perdu la main. Bravo et longue vie heureuse à Berlin !

PS: J'en ai encore plein ma besace de souvenirs de cette époque révolue... Peut-être faudrait-il que je ne tarde pas trop à les coucher sur papier...(jaw)

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Commentaires

Bien le bonjour JAW ouf me voici rassurée grâce au titre et l'excellent billet des tonnes de poussières remplies de doutes qui s'étaient accumulées sur mes épaules ont subitement disparu
je ne suis donc pas la seule à penser de la sorte !
Je me sens l'âme beaucoup plus sereine
Ou comment mieux entretenir le doute, voir semer la confusion dans les esprits voilà ce qui ressort quand on écoute des TJ que ce soit en Suisse ou en France qui elle est adepte des simulations que TF+ n'annoncera que très rarement
Quand aux héritiers qui devaient être conseillés par Temps Présent heureusement que l'Hôtel des ventre existe à Genève et qu'une association du même canon existe elle aussi, sinon rien d'intelligent pour aider vraiment ,que du vent ,nada !
Très bon dimanche pour Vous Monsieur Widmer

Écrit par : lovejoie | 02/10/2016

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Le racolage chronique consacré au décès d'un cuisinier illustre ou à une vedette de la balle jaune met mal à l'aise car, sans évoquer l'Audimat, nous avons le sentiment que ces "racolages chroniques" permettent d'évacuer des sujets autrement plus urgents de l'actualité

et que ce n'est pas innocent.

Sur l'"assiette" du public au menu ce que l'on veut lui faire manger avaler tout cru, gober ou ignorer... tout en l'infantilisant car "moins ils en savent ou pensent par eux-même (au chapitre du Grand Remplacement, par exemple) mieux "orientables" et manipulables ils sont, optimisme, toujours, seront.

Écrit par : Myriam Belakovsky | 02/10/2016

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Ce 19:30 en gris-blanc-rouge est sinistre, et je pèse mes mots. Ce doit être la seul TV du monde à revenir aux images noir/blanc. J'ai appelé pour le leur dire et, semble-t-il, je ne suis de loin pas le seul.

Toutefois, je préfère les libertés d'aujourd'hui. Même si parler en effet 14 minutes de sport (ou commencer les 12:45 du dimanche par le sport) est bien bizarre et énervant, comme de, il y a peu, d'ouvrir et faire les premières minutes du 19:30 sur les 2 minutes de gagnées pour le M2 à Lausanne, dont toute la Suisse romande se contrefiche. Je me demande quand même qui ordonnance les sujets.

Écrit par : JDJ | 03/10/2016

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Merci pour ce brillant rappel historique. L'épisode qui se joue actuellement à la RTS n'est guère mieux, ceux qui hier se battaient font aujourd'hui la même chose que ceux qu'ils dénonçaient hier, l'éthique est toujours dans les boîtes en carton, un monde d'apparatchiks sans scrupules est au commande...

Oh ils sourient et sont contents, mais ils sont sans scrupules.

Le mercredi 21 septembre notre Constitution a été violée au Conseil national d'une manière jamais vue dans toute notre histoire.

Une vidéo qui relate cette violation a fait un score impressionnant en Suisse-romande, plus de 19'000 vues en une semaine, de personnes principalement mécontentes. La RTS prévenue refuse d'en parler, informée elle oppose un "silence-radio"... (jolie formule...)

Ce même jour les activistes qui officient au 12.45 TV ouvrent le journal en nous apprenant que les Suisses sont heureux...

Pas un mot sur la violation de la Constitution et le mécontentement grandissant, ils nous apprennent que nous sommes heureux...

Dans un pays où il s'agit d'une radio-télévision d'Etat que les citoyens sont obligés de payer nous sommes ici déjà dans le totalitarisme, ce n'est pas de la démocratie.

Michel Piccand


La vidéo à fait 19'000 vues sur Facebook. Vous la trouverez sur Facebook sous Editions Adimante sous le titre VIDEO de la VIOLATION DE LA CONSTITUTION de la Suisse le 21 septembre 2016.

Pour ceux qui ne peuvent accéder à Facebook, la vidéo est aussi visible ici sur Youtube, avec un nombre de vues moins élevé :

https://lc.cx/oSez

Écrit par : Michel Piccand | 04/10/2016

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Très bon post mais malheureusement de nos jours RIEN n'a changé:

A la tele comme a la radio on nous distille désormais la soupe mondialiste de la pensée unique comme le dit très bien M. Piccand que je remercie du fond du coeur pour son excellent travail.Et je vais m'empresser d'acheter son livre!

Cette attitude des médias se résume très bien dans cette courte vidéo qui en dit long sur ce qui sera le futur des démocraties à la sauce mondialiste. La voici:

https://www.youtube.com/watch?v=oc3BVi__FWo

Écrit par : PJ | 05/10/2016

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Le téléjournal ? Bof...
Un truc pour les vieux.
Chez nous, plus personne ne regarde la TV. Pas le temps et bien trop d'informations disponibles sous tous les angles et par nombre d'acteurs qui n'ont plus besoin d'afficher un diplôme de journaliste. Des gens du terrain qui racontent leur réalité quotidienne sans nous faire la leçon, juste en témoignant et en nous laissant maître de nos pensées.
Le formatage et la censure qui caractérisent notre radio-tv d'Etat portent en eux les germes de son auto-destruction. La redevance va finir à la trappe et personne ne pleurera la mort programmée d'un outil mal utilisé qui n'a pas su s'adapter aux réalités du monde d'aujourd'hui et qui contribue à un abrutissement dont plus grand monde ne veut.

Écrit par : Pierre Jenni | 07/10/2016

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