20/12/2016

Ma chère Zsa Zsa Gabor, te souvient-il ?

zsazsa.jpgOui, oui... je sais, tu ne manques jamais de corriger la prononciation de ton prénom  lorsqu'elle est écorchée: seuls tes familiers le savent (et je crois en être après nos multiples rencontres, à Londres dans les années 1960)  : ça se prononce Ja-Ja : Tu es d'ailleurs intraitable sur ce qui pourrait paraître un détail aux non-initiés. .Et je te sais même bien capable de sortir de tes gonds pour ceux qui ignoreraient cette idiosyncrasie phonétique car tu affiches fièrement tes origines hongroises. M'en voudras-tu si je rappelle que tu es née une année avant la fin de l'Empire austro-hongrois ? 


Tu y tiens comme à tes rivières de diamants, tes colliers de perles et toute cette précieuse quincaillerie que tu arbores tous les jours et non seulement comme d'autres belles, les soirs de fête. Car chaque jour fut pour toi un jour de fête. C'est du moins l'impression que nous en avions quand tu nous octroyais le privilège de t'approcher: un astre qui ne s'éteint jamais.

A priori, on te prendrait pourtant pour une Américaine née dans les faubourgs de Hollywood, n'était -ce ta manière de prononcer le « r » qui rappelle celle des fougueux cavaliers de la Pusta,  la morne plaine hongroise aux  mirages fascinants et trompeurs. Seuls tes légers chuintements et tes bienvenues extravagances, probablement cultivés, trahiraient la part de sang oriental qui coule dans tes veines.

Ne ressembles-tu pas toi-même à un personnage de conte de fées, surgi d'un mirage, un soir d'été du côté de  Kecskemét alors qu'on aurait abusé du tokai ?

Beauté arrogante, étincelante de bijoux, capricieuse, le verbe haut quand il le faut et traînant dans ton sillage un cortège de scandales que tu sais si bien cultiver et faire éclater sous les spotlights,  voici que tu es réduite, sous le poids de la maladie et des années,  à une ombre de ce que tu fus : la diva la plus flamboyante que nous ait donné le Septième Art. De la classe des Garbo, Swanson,   Dietrich et  Bacall.

L'épreuve qui t'est infligée à l'automne de ta vie, alors que tu t'apprêtes à la quitter, est à la mesure de ce que tu fus : un vrai drame antique. Décidément, tu ne pouvais pas quitter ce monde que tu fis briller de tes éclats en t'éteignant discrètement  comme une chandelle vacillante. Il était écrit que ta fin serait à la hauteur de tes splendeurs passées : une épopée, mais cette fois-ci dans le registre le plus pathétique. Nous en sommes tous consternés. Pour le meilleur et pour le pire, il était écrit que tu serais toujours sous les feux de la rampe. Le peuple de tes admirateurs retient son souffle. Nous avons tous les yeux braqués sur toi et ton agonie et n'osons t'imaginer après l'amputation que tu as bravement acceptée. C'est bien là la preuve que tu n'as pas perdu une once de ton opiniâtré au soir de ta vie sentimentale débordante. Diva tu fus, diva tu restes jusqu'au bout. Bravo !

D'autres collectionnent des timbres-poste, des papillons ou des décorations. Insatiable dans ton  besoin d'aimer et d'être aimée, tes amants et tes maris te servaient de trophées que tu cueillais avec grâce et  désinvolture, comme d'autres vont cueillir des fraises des bois pour se distraire et les savourer.  Dans ton panier, tu as donc cueilli les meilleurs maris – neuf au total – que tu exhibais triomphalement à la face du monde avant d'en changer, comme une fillette gâtée relègue son dernier jouet en date au fond d'un tiroir. Il semble que ceux des hommes qui ont survécu à la turbulence de tes vortex amoureux ne t'en veuillent pas pour tes amours fugaces inconstantes. Gageons que ceux qui ont résisté au tourbillon de ta vie qu'ils se précipitent encore ensemble à ton chevet pour te prendre ta main ou sécher tes larmes.

A l'heure où tu nous attristes, il me souvient que lors d'une de nos rencontres, tu m'avais enjoint de ne pas parler trop fort dans ta suite de l'Hôtel Dorchester, Park Lane, à Londres :

"- Jack, chut ! car mon nouveau mari se trouve dans la pièce voisine et c'est un gros jaloux !"

Et aussitôt, tu m'avais sauté au cou pour me donner une bise chaleureuse alors que je te remettais un somptueux bouquet de fleurs, comme les anciens de l'hebdo parisien « people » m'avaient recommandé de le faire pour t'amadouer... Envoyé spécial auprès de Zsa Zsa, voilà qui est moins pénible,  mais risqué tout de même, que mineur de fond... Pour toi, je mettais toujours mon costumes trois-pièces à rayures "king stripes", façonné sur mesures chez Paul Taylor, habile couturier du Soho (et non de Saville Row, hors de mes moyens), une cravate de soie très classique, une pochette blanche et des chaussures bien cirées...

"- Cette fois-ci, j'ai trouvé l'homme de ma vie ! C'est définitif « for ever » ! "m'assurais-tu, sûre de ton fait, l'oeil allumé, en virevoltant comme une midinette qui vient de trouver son prince.

J'ai eu l'imprudence de te croire. Sauf erreur, je crois que tu en étais déjà au sixième et tu ignorais encore qu'il en manquait trois à ta collection exceptionnelle. Quant à tes probables amants, on suppose qu'il y en eut plus de neuf. Si tous ces soupirants se pressaient à ton chevet, cela formerait, à n'en pas douter, un impressionnant cortège à ta gloire... Tout cela, tu l'as bien mérité.

Puis tu avais insisté pour nous faire servir du champagne avant de me livrer les dernières nouvelles de ta vie sentimentale et de me montrer la somptueuse bague ornée d'un nouveau diamant multi-carats dont t'avait gratifié ton dernier  mari en date, relégué dans la pièce voisine au motif d'une rencontre au sommet avec un journaliste de la presse « continentale ».

Et comme je prenais fidèlement des notes sur mon calepin pour immortaliser tes confidences, nous fûmes interrompus dans notre tête-à-tête par le garçon d'étage :

"- Le vicomte de X, demande à vous voir !"

"- Ca ne te fait rien, Jack, si je le fais entrer ? He is so  cute...C'est le meilleur photographe de Londres ! Un membre authentique de la gentry, membre de la famille royale d'Angleterre... Il a pris une série de photos de Zsa Zsa avant-hier...

Et voici un dandy à la Dorian Gray comme on en fait plus qui entre en scène, porteur d'un cartable gigantesque contenant ses oeuvres. Scène chaleureuse d'embrassades ...Quelques nuages de joyeuse volubilité s'envolent des lèvres de Zsa Zsa , frétillante comme une enfant sur le point d'ouvrir son premier paquet au pied du sapin de Noël :

"-Tu auras aussi droit à une coupe de champagne mais avant tout, je veux voir tes photos ! "

Le jeune vicomte que l'on n'a pas encore invité à s'asseoir, déploie les pans de son cartable et en extrait promptement une liasse de photos en format 24 x 36 cm. De loin, je vois qu'il s'agit de tirages en noir-blanc.

Impatiente et vive comme un pou, Zsa Zsa, tu m'as fait penser à Jules II étrennant la Chapelle Sixtine des mains de Michel-Ange . Tu saisis la pile de photos, et contemples la première. Roulement d'yeux . Ta bouche se pince. Ton front se plisse. Petite moue de dégoût. Silence. A la vue du troisième opus, ton visage rayonnant s'assombrit d'un coup et tu t'exclames :

"-Vous appelez cela des portraits de Zsa Zsa ? Des portraits ? Des photos ! Je n'ai jamais vu une telle saleté ! Ce n'est pas Zsa Zsa ! Ce ne sont pas des photos de Zsa Zsa ! Comment avez-vous pu oser ! "

Et, joignant le geste à la parole, te voici  enivrée de colère, tapant du pied :

"-Et dire qu'on m'avait recommandé vos services ! Comment osez-vous présenter de telles ordures à Zsa Zsa ! Voilà ce que Zsa Zsa fait de ces prétendues photos de Zsa Zsa !"

Et là, devant le victomte paralysé et terrorisé, Zsa Zsa, tu as déchiré rageusement ses photos l'une après l'autre en assortissant ton geste de propos insultants. Et pour parfaire la séquence, tu en as piétiné les fragments !

Le vicomte demeure seul, médusé, au milieu de la pièce jonchée des fragments de son oeuvre.

Je détourne la tête pudiquement, je me lève, m'approche de la fenêtre, me fais tout petit, et fais mine d'admirer le paysage d'un air dégagé...en espérant que l'orage va passer. Embarrassé d'être le témoin obligé d'une telle humiliation d'un membre figurant dans la ligne de succession de S. M. la reine d'Angleterre.

"- Je n'ai jamais rencontré de photographe aussi médiocre de ma vie ! Me faire ça à moi Zsa Zsa !"

Zsa Zsa , ton pouls devait être à 180 pulsations /minute après cet affront personnel , vite guéri par ta colère. Je vois encore ton collier tressauter sur ta gorge plantureuse  animée par ta respiration haletante. Je me rappelle encore ton regard indigné, tes yeux roulant dans leurs orbites comme si le vicomte-photographe s'était permis quelque privauté en égarant sa main sur une partie charnue de ta personne ... Nul ne se serait d'ailleurs permis une telle inconvenance: les étoiles  ne sont-elles pas un peu sacrées ?

Et, pour me donner une contenance, je fais mine de ramasser les débris du carnage et échapper à ma fonction de témoin involontaire d'une scène fort gênante. Ne plus rester planté là. Se rendre utile...

"- Jack, il y a des domestiques pour ça !" m'avais tu rappelé.

Je regagne la fenêtre et contemple le paysage en silence...en fumant une cigarette à bout doré.

Le jeune vicomte, en grand équipage, atterré, replie son cartable vide  et prend congé et bat en retraite après avoir marmonné quelques formules de politesse.

Je lui adresse un clin d'oeil complice à la dérobée.

"- Où en  en étions-nous, Jack, après ce fâcheux incident ? Tu te rends compte ? Faire ça à Zsa Zsa !"

Zsa Zsa, tu as recouvré son sourire au terme de cette pénible scène. Tu es redevenue toi -même puisque le cliquetis de tes  bijoux s'est tu comme le crépitement discret des bulles dans nos coupes de champagne. Le garçon d'étage est venu remplir nos coupes.  Enjouée, comme une gamine qui vient de se mettre en scène pour jouer un bon tour , te voici égrenant tes confidences que les lecteurs de magazines du monde entier pourront savourer à leur tour, une fois que je les aurai publiées dans un gros titre de la presse hebdomadaire française spécialisée et qu'elles auront été diffusées ensuite par l'Agence Scope, à Lausanne. A n'en pas douter, les ventes seront bonnes. 

A ce jour, vois-tu, je n'ai soufflé mot de l'échec du vicomte. Que ne ferait-on pas pour rester dans tes bonnes graces ? Et n'ai jamais vu une seule des photos de l'aristocrate,  dignes de la poubelle puisque tu les as aussitôt déchirées rageusement. En 2011, figure-toi qu'il est devenu l'un des photographes les plus cotés de Londres !

A vrai dire, tu étais plus belle en chair et en os que sur papier-photo, quoi qu'il en soit. Aucun photographe de la plèbe ou de la gentry n'aurait pu être à la hauteur de la tâche.

Avant de quitter le Dorchester, je suis encore passé auprès du concierge , rompu à tes caprices de diva :


"-Alors, cette interview ?

" -Pas de problème pour l'interview. Ce sont les photos du vicomte qui ont posé problème..."


"- Je suis au courant. Je lui ai conseillé d'aller prendre un remontant au bar," nous confie l'homme aux clefs d'or. "Le tout est de savoir comment la prendre ! " conclut-il, un sourire entendu au coin des lèvres, celui d'un homme qui en a vu d'autres.

Plutôt que d'aller consoler le jeune vicomte, je m'éclipse lâchement.

A plusieurs autres occasions, ma chère Zsa Zsa, tu m'a fait l'honneur de m'accorder des entretiens, aux studios de Pinewood, d'Elstree, de Shepperton, je ne sais plus au juste. Mais notre rencontre dans un studio de l'ITV reste aussi gravé dans ma mémoire. Là, te souvient-il de ce « talk show » qui a failli tourner au pugilat ?  Pour un mot de travers de ton interlocutrice, une actrice de cinéma britannique, assez arrogante, elle aussi, (dont j'ai oublié le nom),  tu es montée à nouveau  sur tes grands chevaux pur-sang dans une émission diffusée en direct. Je crois bien que l'insolente avait fait une allusion à ton accent peu compatible avec le " Queen's English".


Ce jour-là, tu avais écrasé ta rivale par ton verbe et un torrent d'adjectifs que l'on n'entend guère dans les salons huppés de Londres.  Le « modérateur » avait bien cru que vous alliez littéralement vous crêper le chignon. Il avait tenté en vain de calmer le jeu.  Les injures volaient, de l'espèce dont on dit que font usage les harangères.  Et quand tu en viens à lâcher des mots interdits en hongrois en roulant les « r » , c'est  le signe que tu es au paroxysme de ta colère... Tu ne te souviens  probablement plus  du motif de cette bruyante querelle qui nous avait stupéfiés, Valérie -ma photographe – et moi-même . Notre butin en boîte, nous avions dû enfreindre les règles professionnelles et la loi pour publier le récit et les photos de cet incident dans un"tabloïd" londonien  à gros tirage : il était en effet interdit, à l'époque, pour le journaliste étranger que j'étais, de publier quoi que ce soit de sa plume dans la presse britannique (sous peine d'être « déporté »!) et strictement prohibé par le syndicat aux photographes de presse d'écrire des textes, hormis les légendes de leurs propres photos. Nous avions donc recouru au stratagème d'une "vente de documents", pour détourner la loi sur le travail et les règles syndicales absurdes ("restrictive practices").

A 'époque du milord éconduit, tu m'avais aussi chaleureusement conseillé de faire une interview  de ta soeur Eva qui jouait dans un théâtre des Midlands. Elle méritait d'être sous les feux de la rampe autant que toi, m'avais-tu assuré. J'y suis allé et j'ai assisté à la pièce The Rain, de Somerset Maugham dans une ville proche de Sheffield.  Installé dans les cintres de ce théâtre provincial miteux car il n'y avait plus de place dans la salle, j'ai vu durant des heures et entendu ta soeur Eva se débattre avec son texte. Ses trous de mémoire épuisaient le souffleur. Au point que c'en était gênant.  On a frisé la catastrophe. Je ne t'ai jamais parlé de cet échec car tu adorais tes soeurs Eva et Magda. Et je me suis abstenu d'aller solliciter une interview d'Eva dans sa loge, en me recommandant de toi.  Ta soeur devait être accablée par sa prestation et je n'aurais pas trouvé les mots pour la consoler.  Je comprenais, ma chère Zsa Zsa,  que tu fusses quelque peu gênée de ton succès par rapport à celui , fort relatif, de tes deux soeurs. Ton souci de les faire sortir de l'ombre t'honore mais de Gabor, (tu le savais bien), il n'y en a qu'une qui a vraiment compté et c'est toi, même si ta célébrité doit autant à ton talent qu'à ta fougue et à tes extravagances. Tu n'as jamais eu et n'auras jamais ta pareille pour solliciter l'attention des media par tes "stunts", tes coups d'éclat sincères, pré-fabriqués ou simulés...

Il est vrai qu'il ne devait pas être facile pour Eva et Magada d'exister dans le cône de ta lumière scintillante au rythme des éclats de tes diamants.

Ma chère Zsa Zsa, on me signale la parution de récentes photos pathétiques de toi dans la presse, depuis que tu es malade, amputée d'une jambe, dans ta chaise roulante.  Sache que s'il m'arrivait de tomber sur de telles photos, je ferais comme toi et les déchirerais rageusement. J'évite donc soigneusement de lire tes bulletins de santé et préfère garder de toi l'image d'une diva flamboyante telle que je l'ai connue à ses heures de gloire. Pourquoi ? Parce que tu es unique et inégalable. Tu vas nous manquer. Vraiment.

Et, avec émotion, à  mon tour, je te prends dans mes bras et te fais une dernière bise, en pressentant qu'il doit bien exister un agréable coin de Paradis pour les êtres d'exception de ton espèce qui ont alimenté la chronique et laissé une marque dans l'histoire de la "cinématographie" - comme on disait à une époque où l'apocope n'avait pas encore cours.

Je ne te cacherai pas que ton sort me chagrine profondément et fait remonter d'heureux souvenirs à la surface, comme mes sirotages de porto avec une autre star de première grandeur (si tu me permets de m'y référer): Gloria Swanson.

Et je te remercie chaleureusement de m'avoir toujours accueilli quand je sollicitais un rendez-vous. J'avais 23 ans et toi ? Quelques printemps de plus.  Le produit des interviews que tu m'as accordées m'a permis de sortir d'une période de vache enragée ("dire straits") car le  Zsa Zsa, figure-toi, est un produit qui  se vendait très bien sur le marché international de la presse-magazine. Merci d'exister.

Aujourd'hui, suis heureux à l'idée d'avoir pu contribuer - aussi modestement soit-il -  à faire briller ta renommée de tous ses feux par le texte et par de bonnes photos - agréées par toi - dans la presse magazine du monde entier. Ce fut là notre convergence d'intérêts et pourquoi pas, ce que je me hasarde à qualifier de complicité relationnelle. T'es pas fâchée de cette privauté ?

Heureuse symbiose profitable aux deux parties...

Encore heureux que je ne me sois pas hasardé à te prendre en photo !

jaw

Portrait de Zsa Zsa

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Commentaires

Maintenant que les deux protagonistes ont disparu et sont entrés dans l'Histoire, je me permets de révéler l'identité du photographe royal éconduit sans ménagement par Zsa Zsa...Il s'agissait du 5 e Comte de Lichfield,cousin de SM Elizabeth II. Je ne saurais dire à ce jour si Zsa Zsa a, oui ou non, provoqué son coup d'éclat dans l'espoir que je le répercute dans un magazine parisien à gros tirage ou si seule la qualité médiocre de ses photos était en cause. Connaissant bien la diva, j'opte malgré mes doutes pour la première hypothèse:-)

http://tinyurl.com/hm7vwga

Écrit par : jaw | 20/12/2016

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