30/04/2017

Faut-il pendre Christian Vellas haut et court ?

christianvellas.jpgParmi les nombreux auteurs que j'ai eu le privilège d'approcher et d'interviewer figurent Hervé Bazin, Nabokov, Henri Guillemin et John Braine (Room at the Top). Il s'en trouve un autre, Christian Vellas (auteur de onze ouvrages) qu'il m'arriva de côtoyer au « marbre » de La Tribune de Genève, alors que nous suffoquions encore dès les aurores vers 1967 dans les vapeurs du plomb, d'étain et d'antimoine, à l'époque de la typographie. Mon jeune confrère, alors de nature solaire et optimiste, toujours souriant et pince-sans-rire, trahissait son origine exotique par sa prosodie irrésistible évoquant les marchés de Provence...

Cinq décennies plus tard, voici que je reçois avec reconnaissance et dédicacé, son dernier ouvrage édité chez Slatkine : Qui a mangé mes enfants ?


 

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Intrigué, j'attaque aussitôt la lecture de ce qui ressemble à la fois à un conte philosophique, une œuvre de fiction fantastique et un roman satirique. Je lis l'introit de l'ouvrage et le referme aussitôt car on m'appelle à table...et que je crois sentir l'amorce de haut-le-coeur...

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Au terme d'une sieste post-prandiale, je reprends la lecture et vais de surprise en stupéfaction. Comment Slatkine a-t-il laissé passer le récit de tels outrages à l'humanité ? A première vue, Christian Vellas mériterait d'être pendu haut et court pour sa littérature extravagante, mal-pensante et déviante !

Au fil des pages, j'en apprends davantage sur ces Ogres anthropophages « à la peau semblable à du cuir de cheval et communiquant par télépathie.» Le narrateur se prétend  historien de la période du 1er avril 3037 au 14 octobre 3155 « qui a failli anéantir l'espèce humaine ».

Bien que vacciné contre les « fake news », je suis emporté contre mon gré dans ma lecture : Témoignages bouleversants et descriptions hallucinantes tiennent le lecteur en haleine de bout en bout : Les ogres avaient pris soin de détruire en priorité la mémoire des hommes, commençant par éliminer tout individu de plus de douze ans. Effaçant leur savoir, lavant leur cerveau avec des produits chimiques. Ils savaient que le moyen le plus radical pour stopper l'évolution d'une civilisation et de couper à la racine de la chaîne de transmission des connaissances »

Dès la page 25, je commence à comprendre qu'il s'agit d'une pure fiction puisque, pour les ogres « les humains n'étaient qu'une réserve de viande. Du gibier. Un gibier de choix, une gourmandise vite devenue indispensable » !

Ces Ogres sanguinaires n'étaient pourtant pas sans cœur puisqu'ils « distribuaient la viande humaine généreusement aux ogres nécessiteux ». !

Malgré la répulsion qui pourrait saisir le lecteur lambda, je poursuis ma lecture et j'apprends que les « homineaux » sont de jeunes mâles à la chair tendre et rosée. Fruit de sélection attentive et abattus à dix ans. « L' homineau  de lait, nourri exclusivement à la mamelle, était destiné à la broche vers son premier anniversaire » !

Quant aux « hominelles » il s'agissait de jeunes femelles, abattues avant leurs 15 ans et n'ayant pas été sélectionnées pour être fécondées par les « foutoirs ».

Pour parfaire le tableau, mentionnons encore les « mamiflues », destinées à la reproduction. Séparées des « foutoirs » avant trente ans, elles étaient abattues après une dizaine de gestations. Viande de dernière qualité, souvent destinées aux autres animaux domestiques après transformation croquettes.

Quant aux « hominuques « , il s'agit de mâles castrés puis engraissés durant 24 mois avant leur abattage vers quinze ans.

Dès la page 34, mon malaise et ma répulsion se muent en éclats de rires en lisant ce paragraphe :

« Le local des mammiflues allaitantes est constitué d'une série de cages étroites sur caillebotis. Une plaque de verre leur interdit la station debout et les oblige à rester allongées, sans possibilité de se retourner. Ces femelles sont séparées de leurs petits - les bessons étant l'exception - par les barres de fer dont l'espacement permet à celui-ci de ramper vers les mamelles. Selon les élevages, on laisse téter jusqu'à trois mois. Mais les bébés de lait, spécialités recherchées par certains gourmets ogresques, restent jusqu'à une année près de leur mère ».

Ce livre est d'autant plus captivant qu'il décrit les pratiques ogresques avec une telle vraisemblance, sur un ton d'évidence, qu'il faut se pincer à chaque page pour se rappeler que c'est une fiction !

Je recommande cet opus pour ses qualités hilarantes et philosophiques. Je ne vous dirai pas comment l'humanité asservie par les ogres a fini par s'en libérer au terme d'une résistance acharnée.

Honneur à Christian Vellas d'avoir pondu cette pseudo-fable passionnante en un style admirable qui mériterait de devenir le Livre de Plage 2017 par excellence ! La publication de « bonnes feuilles » dans La Tribune de Genève aurait sans aucun doute passionné ses lecteurs. (jaw)

Bibliographie complète de Christian Vellas

 

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Mon cher Christian, je me demande comment un homme amène, civilisé, urbain, souriant tel que toi, a pu écrire une histoire aussi boulversante et effroyable ! Dans le genre: "Fais-moi peur, on ne ne fait pas mieux ... J'ai bien aimé aussi Le dernier homme perché ...Félicitations !!!

A la réflexion, tu mérites donc plutôt ceci...

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... que cela...

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Commentaires

C'est un peu du réchauffé. Et une fin apparemment optimiste. Burk! Ca ne vaut pas la nouvelle "Pour servir l'homme". Un pur délice. Un pur chef-d'oeuvre.

Écrit par : Johann | 01/05/2017

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Oui, le livre de Christian Vellas se clôt sur un "happy end". Je m'en félicite au moment où les algorythmes menacent de nous asservir d'une manière, elle, irréversible et non-fictionnelle:-)

Écrit par : Jacques-Andre WIDMER | 01/05/2017

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J'espère que vous ne rejoindrez pas les rangs des technophobes car, si il y a bien menace dans l'utilisation de certains algorythmes, ce sont bien les hommes qui sont derrière qui restent dangereux et non pas les outils qui pourraient bien venir à notre rescousse malgré nous.

Écrit par : Pierre Jenni | 10/05/2017

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