07/10/2017

Chiens écrasés, pinces crocodile et Système D...

chiens ecrasés.jpgCe qui compte vraiment dans le journalisme, en définitive, c'est la rapidité de la transmission. Avant même le contenu du message ! Paradoxal ? Oui !

Comment procéder lorsque La (regrettée) Suisse, et Paris-Presse l'Intransigeant vous demandent vers 22 heures tous deux « comment Londres réagit » à l'annonce de deux événements majeurs simultanés (1965) qui échauffent les Chancelleries et les Rédactions, à savoir la Proclamation unilatérale d'Indépendance (UDI) proclamée par le Premier ministre de la Rhodésie du Nord, Ian Smith, et la démission simultanée de Kroutchev ?


citations.pngMa prose doit être livrée dans l'heure et le seul télescripteur public ouvert à Londres se trouve à 40 minutes en métro de mon domicile.

J'allume la TV et la Radio (BBC) : je note fébrilement quelques citations du Premier ministre et celles du chef du « Cabinet fantôme » en écoutant simultanément les deux media asynchrones en stereo...Et j'appelle la taverne El Vino , à Fleet Street (celle, favorite de Charles Dickens) où je sais trouver d'illustres journalistes du Times, pas encore trop avinés, que je vais citer dans mon papier.

Et je dicte deux brefs articles différents par téléphone à Genève et Paris, selon les mêmes sources.

Demain les lecteurs sauront « ce qu'on pense » à Londres des deux événements !

Cette imposture plausible , une fois imprimée, me ferait oublier ma désinvolture contrainte si la sténotypiste de Genève n'avait transcrit ma phrase « le projet de loi du Premier ministre a été tué dans l'oeuf aux Communes » par « le projet de l'oie a été tué dans l'oeuf etc » ! (Ca ne m'a pas fait rire sur le moment...)

Qu'il s'agisse de politique internationale ou de « chiens écrasés », la loi de la rapidité prime.

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A l'époque où le Téléjournal de la TSR était diffusé à partir des studios de Zurich, il arrivait souvent qu'on interrompe les programmes pour diffuser des « Flashes  spéciaux » peu avant minuit. Ainsi, l'incendie du Palais de la Moneda et l'assassinat d'Allende nous a valu un flash mémorable commenté sur des images injectées en direct : l'essentiel manquait, à savoir que c'était un mauvais coup de la CIA.

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Plus près de nous, à Genéve, j'ai accepté comme souvent, d'assurer la permanence du week-end pour la Radio Suisse Romande (RSR). Tiens il neige en ce vendredi soir ...Tout est paisible... S'il ne se passe rien, je ne toucherai pas de cachet...Peu m'importe car je travaille avant tout pour le plaisir de l'imprévu du boulot. Je vais être servi. Nous sommes en 1985... Je ne sais pas encore que nous allons vivre « la neige du siécle » ! Le samedi matin dès l'aube, je gagne péniblement à pied le studio : la couche blanche est déjà bien épaisse...Il ne cessera pas de neiger jusqu'au lundi matin. Le chaos augmente d'heure en heure. Je multiplie les appels téléphoniques : pompiers. Hôpitaux, transports publics et l'inénarrable Major Troyon, responsable du service de sécurité et de secours de l'Aéroport de Cointrin, un bon client :

- Alors, Major, trois flocons de trop et votre aéroport est aussitôt paralysé?

- !???!!!!

- Au Canada, ils savent se débrouiller malgré...

- !!?!!!!!

Au studio de Lausanne, je reçois l'ordre de « monter à l'aéroport » sans délai. J'ai beau expliquer que c'est IM-PO:SSI-BLE ! Ils insistent !

C'est ainsi que j'ai passé plus de deux jours au studio à renseigner (et calmer) le public en me faisant apporter des vivres par ma femme. Comme l'unique technicien du studio est occupé à surveiller ses deux potentiomètres à la « régie de continuité » , j'assure aussi une partie de la technique, à savoir la gestion du centre nodal : il suffit de se brancher sur la ligne de modulation ouverte en permanence entre Paris, Genève et Lausanne pour autant qu'elle ne soit pas squattée par ... « les Sports »  de la ... TV romande » ! 

Sans que j'aie sollicité quoi que ce soit, je reçois des félicitations pour mon acharnement ...médiatique et une promesse de repas de choix à Lausanne. J'attends toujours que cette promesse soit tenue:-) !

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Parfois, l'événement est plus dramatique . Il survient à 3 heures du matin :

 - Magne-toi le train ! Les Hôpitaux Universitaires de Genève sont en feu !

Je saute sur ma moto et gagne les lieux du sinistre en quelques tours de roue. Un ami pompier me signale que l'incendie est probablement dû à l'explosion de bouteilles de gaz médicaux. Au conditionnel, avec les réserves d'usage, je fais état de cette hypothèse, vite démentie au flash horaire suivant. La vraie cause du sinistre est un court-circuit au « chalet », l'entrée « provisoire » principale des HUG ainsi dénommée par les habitués. Le singulier édifice est 100 % en « bois d'arbre ! » Dans l'Hôpital, le personnel s'affaire à évacuer des dizanes de patients pour les mettre à l'abri du feu et des fumées toxiques... A 16 heures, le Chef du Département de la Santé, de retour de son propre « chalet » aux Diablerets, donne une conférence de presse pour se féliciter que la catastrophe ait pu être évitée. Ouf !

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Plus cocasse encore : la salle de presse du Grand Conseil de Genéve... Chargé du compte-rendu des débats, je présente le menu du jour et annonce à grands traits les principaux points en direct à 17 h, 30 pour la Radio romande (RSR). Puis je suis les débats à la tribune de presse pour le Journal de Genève et parfois, si l'objet est important, pour l'Associated Press.

Les séances se terminent à 23 heures. Commence une course contre la montre : terminer le compte-rendu et le transmettre par ordinateur avec couplage électro- acoustique au Journal de Genève ; produire un résumé audio (ou deux ou trois et une interviews d'un député ou d'un -conseiller d'Etat d'une minute pour les émissions matinales de la RSR.)

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C'est alors que MM. Les Huissiers annoncent que les portes de la République et Canton de Genève et de la salle de presse vont se fermer ! Encore faut-il supplier les « amplis » de la rue du Mont-Blanc de connecter la Salle de presse aux studios de Lausanne ! Certaines opératrices sont intraitables ! Elles aussi débrayent à 23 heures !

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Il arrive que l'adversité donne de l'imagination...Dernière solution : chez Glôzu, le légendaire tenancier du Café de l'Hôtel-de-Ville... Il me reste encore 3 « bobinos » à transmettre à Lausanne... Discrètement, je démonte le combiné téléphonique, charge les bobinos sur le NAGRA et extrais des pinces crocodiles de ma poche pour les brancher directement sur la ligne des PTT (ou était-ce déjà SWISSCOM?). Ainsi, les sons transmis, sans être parfaits, n'auront pas le timbre hideux d'une conversation téléphonique.

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Mon forfait technique accompli, garanti non conforme aux régles du monopole jaune, je vais décompresser dans la salle où les députés refont le monde dans une joyeuse cacophonie.

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Oui, oui, je sais : c'etait avant l'Internet, le smartphone et les enregistreurs numériques qui tiennent dans la paume de la main.

En cas d'événement majeur dans le Canton, il était permis de se brancher sur 32 cabines téléphoniques dotées de prises ad hoc où l'on avait le droit de connecter son NAGRA grâce à des fiches bananes. Chaque journaliste RSR était censé connaître l'emplacement desdites cabines.

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Autre solution - assez aléatoire- pour transmettre des infos au public en cas d'urgence : un émetteur portatif pesant dans les six kilos. Muni d'une antenne télescopique de plus de deux mètres, l'engin peut être chargé sur le réservoir d'une moto de grosse cyindrée. La liaison n'est pas garantie partout ave les antennes de la Tour TV ou celles de La Sallaz dans les hauts de Lausanne...

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A ces activités, il m'est arrivé d'ajouter  des conseils pédagogiques à une très jeune et très jolie journaliste aussi souriante que débutante:

- M'sieu, j'ai rien compris à cette conf' de presse du Conseil d'Etat et je dois intervenir dans dix minutes sur l'antenne de Radio Lac !

Je compatis et glisse un bloc-notes et un stylo dans la main de notre consoeur désemparée et lui dis: Mademoiselle, écrivez !

- Oui, le Conseil d'Etat vient de décider etc.

La main droite d'Isabelle (c'est son prénom) se crispe sur son stylo. Je crois bien me rappeler qu'elle tire la langue en transcrivant les paroles du Maître, comme font tous les enfants qui apprennent à écrire...

La dictée terminée, ma petite protégée se lève d'un bond pour aller débiter son texte au téléphone au Café Glôzu voisin. Je l'arrête dans son élan  et exige  qu'elle interprète son texte à haute voix avec force et conviction en respectant la prosodie ! Elle exécute cette répétition "à blanc" puis se précipite au téléphone du café...

-Quand vous avez des doutes, donnez de la voix: ça vous rassurera !

Quelques minutes plus tard, elle réapparaît, rayonnante:

- Y zétaient enchantés de ma prestation à la Rédaction de Radio Lac  !

Ladite Isabelle *** est devenues l'une des vedettes de la RTS UNE  avec son 36.9, l'émission médicale de la chaîne, l'un des plus grands succès de l'Audimat !

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Plus insolite encore : en cas de désastre majeur ou d'événement de crise, chaque studio disposait d'instructions de la Protection civile (PC) contenues dans une enveloppe jaune scellée. Une marche à suivre dont nul n'a jamais eu connaissance car il était interdit de briser les scellés sans l'autorisation d'un Supérieur inconnu !

En ma qualité « d'hydrantier II » à la PC, je me demande bien à ce jour quels secrets d'Etat protégeait l'enveloppe jaune... (jaw)

*** Isabelle Moncada

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Commentaires

Bonjour JAW quel plaisir de lire un texte reflétant votre passé ,repère important pour qui veut conserver sa propre personnalité
Celle là même que nombre d'écologistes millénaristes aimeraient tant balayer de nos mémoires
Leur but ? créer des conflits avec peurs inventées de toutes pièces pour mieux séparer les générations
On est loin de l'heure de la pièces radiophonique réservée une fois par semaine dés la deuxième primaire ,des articles découpés dans les vieux journaux entassés par les grands parents ce qui permet d'apprécier à leur juste valeur vos écrits
Toute belle journée

Écrit par : lovejoie | 07/10/2017

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