16/02/2018

Mictions protégées

Mon grangreatgranduncleAlfred.jpgd-oncle, prénommé Alfred, (oui, celui qui labourait ses champs avec une charrue tirée par une couple de bœufs dans les années 1930) me recommandait chaleureusement de faire carrière dans les Postes : «  C'est un boulot sûr et bien payé », ne cessait-il de me répéter alors qu'adolescent, je rêvais d'être poète...(pas trop maudit si possible...)

Un autre oncle, tout aussi prévenant, me conseillait, lui, la carrière militaire « car tu auras ainsi toujours à manger. »

Nul ne maîtrisant le Hasard, ma destinée professionnelle fut pourtant sans tampons oblitérateurs ni trompettes martiales.


rotativebig.jpgPar essence, prédestination ou atavisme, j'oeuvre depuis toujours dans le clan des plurimodaux, polyactifs et prolixes. C'est ainsi qu'au fil des décennies, j'ai noirci d'immenses pages blanches de journaux suisses et étrangers, causé dans le poste en trois langues et récité ma leçon face à l'oeil noir de cameras de télé. Et voici que vous me faites encore le plaisir de me lire sur l'Internet. Merci !

Pas tous mes œufs dans le même panier... et vive l'imprévu ! furent mes devises.

En fait de surprises, je fus servi en acceptant jadis de sonoriser des films documentaires pour la Radiotelevisione Italiana (RAI). Nul besoin de maîtriser les subtilités des conjugaisons de la langue de Dante pour cela : l'enregistrement se fera en français au Val d'Aoste.

Selon le Comité régional des communications (CORECOM) la majorité des programmes d'information de la télévision d'État (RAI) est en italien (83 %), suivi par le français (10 %) et le patois (7 %)26, malgré des accords internationaux qui permettent la réception des chaînes francophones : France 2, RTS Un et TV5 Monde.

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En quelques tours de roues, ma motocyclette aura tôt fait de m'amener de Genève sur mon lieu de travail exotique, une fois passé le Tunnel du Mont-Blanc et négocié les mille virages de mon itinéraire sinueux.

Première surprise  à l'entrée des studios : suis accueilli par deux imposants carabinieri qui exigent de voir mes documenti avant d'être admis dans le saint des saints : les Studios de la minuscule télé francophone de la Vallée d'Aoste. Mes papiers de légitimation leur paraissent conformes et suis invité déposer ma moto sur le toit plat voisin qui sert de parking.

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Accueilli chaleureusement par le producteur, suis invité sur-le-champ à signer une pleine brassée de documenti à destination des services de la République transalpine. Je signe et contresigne des dizaines d'exemplaires de tels documenti dont je serais bien en peine de comprendre la teneur, rédigés qu'ils sont en italien juridique.... Là , il paraît que c'est mon contrat permanent avec le siège principal de la RAI à Rome... Je n'ai encore rien produit de concret mais ressens déjà comme une crampe au poignet. Et me voici contraint de demander où se trouvent les lieux d'aisance.

- Cest par là ! m'indiquent des âmes complaisantes. Je fais mine de gagner lesdits lieux mais suis arrêté net dans mon élan .

-Vous devez être accompagné par les carabiniers pour vous rendre aux WC ! me prévient un grand initié des lieux. Rien de tel que la proximité de tels uniformes pour vous bloquer les sphincters alors que vous vous sentez épié dans de telles opérations délicates et réputées privées.

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Ces événements remontent aux années de plomb et je n'ai aucune envie de finir en pâté de chair humaine pour le bon plaisir de plastiqueurs dans les tréfonds de WC à la turque de la télé valdotaine...

Pour ce qui est de la culture vivrière, j'aurai droit à un méchant sandwich à avaler debout...en marchant car le temps presse, paraît-il...

Me voici héritant du tapuscrit du premier film documentaire de 54 minutes à sonoriser en français (avec ma propre voix sans le concours de comédiens, hélas...)

- Tout a été revu par l'institutrice du bourg, me prévient mon producteur, mais relisez attentivement: certaines tournures remontent au XVIIIè siècle !

Aux corrections à la machine à écrire de l'institutrice s'ajoutent des repentirs manuscrits : autant d'obstacles lors du décryptage du texte au fur et à mesure de son énoncé. J'y ajoute mes propres corrections manuscrites et corrections d'auteur, notamment l'abus chronique de passés simples que je biffe rageusement au risque de me luxer le métacarpien. C'est ainsi que nous pûmes progresser...

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Ce que j'ignore encore, c'est que je vais devoir sonoriser au total TROIS documentaires de cinquante-quatre mintes dans la même foulée !

Epuisé, affamé et aphone, je reprends ma moto pour regagner Genève.

Quelques mois mois plus tard, j'ouvre fébrilement des courriers en provenance de Rome et triomphe...

- Regarde-moi ça. Lisa, je touche plusieurs MILLIONS de lires pour les trois films sonorisés à Aoste !

Ma femme refroidit mon enthousiasme et m'annonce la très modeste somme de mes honoraires, une fois les lires converties en francs suisses.

Tant pis ! Je retournerai quand même encore à Aoste à la prochaine requête pour le seul privilège flatteur de mictions surveillées par deux carabinieri en uniforme.

Des mois plus tard, alors que je somnole un dimanche sur mon sofa, je suis réveillé par ma propre voix émanant de haut-parleurs résonnant à plein tube dans la cour intérieure de mon immeuble. La télé valdotaine à réussi à revendre ma version de la RAI sur L'Histoire du Grand-Saint-Bernard à la Télévision suisse romande dont je suis l'employé à mi-temps.

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Commentaires

Beau témoignage fait avec humour et dérision. Juste un moment délectable. Merci.

Écrit par : Pierre Jenni | 16/02/2018

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