18/02/2019

On m'a volé mon ego...

bookcover.jpgEst-ce que moi, je suis toi ? Ou est-ce que toi, tu es moi ? Qui peut être assez fou pour poser une question aussi absurde ? Un échappé d’un asile d’aliénés ? Un minus habens grave ? Un inquisiteur espagnol accoutumé à écrire les points d’interrogation à l’envers ¿ Non. Cette question, c’est un homme bardé de diplômes universitaires, très instruit, grand esthète et chirurgien de son état, qui me la pose à brûle-pourpoint alors que je suis alangui sur un de ses fauteuils Le Corbusier… Un spécialiste grand teint qui fait partie de la Foederatio medicorum helvetorum (FMH), organisation altière et faîtière des médecins suisses diplômés. Du solide et fiable, quoi ! Avec pour devise : Primum non nocere et un serment d’Hippocrate brandi comme brevet de vertu. Un illustre chirurgien auquel la République et canton de Genève a octroyé un droit de pratique officiel.


bookcover.jpgUne alcôve réservée à sa collection de diplômes glanés dans le monde entier, à commencer par les plus grands hôpitaux et cliniques privées des États-Unis, témoigne de la réputation du maître qui s’étend donc bien au-delà de la ville de Calvin. Le réformateur eût d’ailleurs à coup sûr ajouté à ses interdits celui de la chirurgie esthétique… si cette discipline pour bourgeoises nanties avait existé au temps de la Réforme. J’ai donc affaire au Phœnix de la sculpture sur chair humaine vive, mais si je le rencontre, ce n’est certainement pas pour corriger ma physionomie dont je me suis ac

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commodé au fil des ans. Il m’est même arrivé – je crois – de plaire aux dames, ce dont je ne leur fais pas grief. L’homme est soft spoken, d’un commerce agréable, d’une douceur surprenante pour un carnassier dont la morsure des instruments vise à redonner beauté et jeunesse à des femmes qui s’imaginent avoir perdu l’une et l’autre. Les grandes bourgeoises du quartier huppé de Champel viennent en rangs serrés le consulter, car non seulement il pratique la chirurgie esthétique, mais il a manifestement des capacités relationnelles et un tour de main exquis avec sa clientèle féminine. Il leur redessine le nez, les fesses, les seins au crayon dermographique puis leur présente un miroir : Spieglein, Spieglein an der Wand, wer ist die Schönste im ganzen Land ? (Beau miroir, joli miroir, quelle est la plus belle de tout le pays ? Conte de Grimm.) Mais ce chirurgien de renom ne se borne pas à embellir et à corriger la plastique de ses clientes : il pratique aussi la peinture sur toile et la sculpture sur pierre avec tout autant de talent et la même assurance, caressant sa palette de ses pinceaux, pelotant sa terre glaise comme il pénètre dans la chair des belles avec ses bistouris. Last but not least, cet artiste aux mains délicates est capable d’entailler délicatement les paupières ou les seins de ses patientes, de conférer une forme de cœur à leurs aréoles ou de les liposucer jusqu’à l’os. Il est aussi, de surcroît – à la ville comme sur la route –, motard à ses heures et c’est bien ce sujet qui fut à l’origine de notre première conversation. Les deux-roues me sont très familiers depuis ma jeunesse : à mon premier vélo militaire noir de l’armée suisse avec frein à rétropédalage de style « torpédo » a succédé un Vélosolex, puis une mobylette de marque Peugeot, puis une Vespa d’occasion de 125 cm3, suivie d’une Honda 250 cm3, délaissée pour une Honda 550 cm3, et enfin, à l’âge de quarante-cinq ans, une impériale grande routière Honda Paneuropean de 1 200 cm3 qui ne commençait

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vraiment à exprimer ses sentiments par des vagues de ronronnements sourds qu’à partir de 150 km/h. Six heures et demie de Saint-Moritz à Genève, par le col de l’Albula (2 312 m), qui dit mieux ? C’était avant que le geste auguste du policier ne sème à tous vents des radars sur les routes les moins fréquentées de nos Alpes… et qu’une vague de répression ne s’abatte sur la gent routière, avec pour cibles favorites… des parias, des hérétiques : les motards ! Le réseau des cols routiers alpestres suisses fut jadis un véritable carrousel mondial pour tous les motards dignes de cette appellation. Je les ai tous franchis, d’abord quelques-uns à vélo puis à moto : de l’Umbrail (en terre battue) jusqu’aux plus impressionnants : le Stelvio (2 758 m) et le Splügen, taillé dans une paroi verticale… Sans le moindre accroc. Mais entendons-nous bien : si je pratique la moto, c’est essentiellement pour me déplacer le plus rapidement possible dans la zone urbaine, hypermotorisée, de Genève, cela à des fins professionnelles, et non pour me la jouer voyou ou hell’s angel. Je ne suis en effet qu’un modeste artisan journaliste pluri-média et il s’agit d’aller vite dans sa tête et sur la route pour rapporter et diffuser des informations qui ne sont, comme le poisson, le ciel pommelé et les femmes fardées, que de courte durée. Toujours est-il que des anges gardiens ont dû multiplier les heures supplémentaires pour protéger le pilote de ces divers engins, à en juger par les deux seules chutes, à très petite allure, dont il me souvienne. La première à la suite d’un dérapage de ma Vespa sur une couche de neige fraîche de 30 centimètres (en 1960) et la seconde en raison d’une mésentente entre les deux roues de ma 1 200 cm3. L’une enjambant hardiment la bordure d’un trottoir en granit poli à Saint-Julien-en-Genevois (1985), pour devancer une longue file de voitures à l’arrêt, et l’autre s’y refusant obstinément. De cette discorde il s’ensuivit une brusque rotation rétrograde du guidon dans mon plexus,

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choc amorti par une épaisse veste en duvet d’où se dégagea un élégant nuage de véritables plumes d’un blanc neigeux. Le spectacle en était si captivant que j’en oubliai la douleur. Des piétons secourables m’aidèrent à redresser ma monture de 290 kg et je pus poursuivre ma route et dépasser enfin ces maudites voitures qui entravaient mon passage. Je dois à la vérité d’avouer un autre incident, à bord de ma VW Coccinelle (modèle 1951) ornée de deux petits hublots à l’arrière, à Tanger. L’aventure remonte à 1961. Après avoir franchi le Haut Atlas au terme d’un voyageépopée de trois semaines, je choisis dans les hauts de Tanger un raccourci qui semble mener au front de mer où je compte bien trouver un hôtel trois-étoiles pour notre dernière nuit au Maroc. La déclivité de la rue va crescendo jusqu’au moment où j’entends comme un sinistre roulement de tambour, les roues frappées d’une danse de saint Guy : la rue s’est muée en rampe d’escaliers sans crier gare ! Des volets s’ouvrent et claquent. Mille têtes surgissent aux fenêtres. De solides gaillards chaussés de mules s’offrent pour hisser ma guimbarde, marche après marche – il y en a 18 ! – et la ramener sur le bon chemin. Je dirige les opérations de sauvetage : « Ho… Hisse ! » Résultat : un choc sur le carter, un trou supplémentaire dans le pot d’échappement et une pédale d’embrayage hors circuit à partir de Madrid, ce qui m’oblige à passer les vitesses « à l’oreille » durant le long voyage de retour. En Europe, seule l’Allemagne est déjà dotée d’autoroutes… en béton, les Hitlerautobahnen… « Vous n’auriez guère pu aller plus loin : la rampe d’escaliers devient si étroite que vous auriez été coincés comme dans un étau ! » me confie l’un des fort-à-bras qui m’ont sorti d’embarras. De retour en Suisse, le garagiste auquel je tentais de refiler mon épave roulante m’a demandé, incrédule et narquois :

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— Vous revenez du désert avec cette guimbarde ? Tiens, ça doit être du sable du Sahara. Je n’en ai jamais vu de si jaune et de si fin sur nos plages…, fait-il remarquer en plongeant sa main dans la couche qui recouvre le tapis de sol. Et je vois que vous ne pouvez plus débrayer, c’est bien ça ? ajoute-t-il, perplexe, comme un chirurgien qui vient de découvrir une tumeur maligne dans un ventre à ciel ouvert. Docteur Factice – puisque c’est le surnom de mon fameux spécialiste ! – possède, lui, un destrier rouge tout neuf, bien plus impétueux que ma Honda quatre-cylindres ou ma défunte VW, modèle 1951 : une moto de luxe comme il ne doit s’en vendre que trois ou quatre exemplaires par année en Suisse : un bijou d’esthétique et de mécanique sans pareil, la seule moto six-cylindres alors sur le marché. Elle vaut son pesant de chromes étincelants… et de poitrines gonflées ou remodelées. Une moto de chirurgien esthétique à la mode, somme toute. — Mon pneu arrière a éclaté la semaine dernière alors que je roulais à 180 km/h sur l’autoroute GenèveLausanne, m’explique-t-il sur le mode un peu traînant et plaintif de mes compatriotes alémaniques. — Vous avez été blessé ? — Non, pas une égratignure. J’ai pu maintenir le cap de la moto jusqu’à l’arrêt complet. Une moto de ce prix – plus élevé que celui d’une limousine – frappée d’une telle avarie, voilà qui a de quoi étonner : — Elle était neuve et venait d’être révisée après ses trois cents premiers kilomètres ! — Mauvais signe. À votre place, je convoquerais un expert pour éclaircir le mystère : la semaine dernière, notre jeune régisseur images de la télé m’a confié que le moteur de sa 750 cm3 GTX, très sollicitée, avait « serré », à savoir que les pistons dilatés par une chaleur extrême

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s’étaient bloqués d’un coup dans les cylindres, projetant le pilote dans le fossé. Cette histoire paraît le laisser de marbre. — Et alors ? — Alors, je lui ai dit que c’était mauvais signe et qu’il devrait cesser de couvrir chaque jour le trajet Genève – La Chaux-de-Fonds aux vitesses phénoménales qu’il m’avait avouées… — Et alors ? — Alors, il vient de se tuer, à trente-cinq ans, lors d’une collision frontale avec un camion qui a surgi en sens inverse au col de la Vue-des-Alpes ! Docteur Factice médite… — Et vous croyez que moi aussi… ? — Le motard doit savoir lire les signes avertisseurs qui jonchent sa route. Vous faites métier de corriger la créature de Dieu. Si c’est pour la réparer, l’acte est légitime, mais si c’est pour embellir artificiellement la femme en taillant dans sa chair et donner ainsi plus d’élan à ses pouvoirs de séduction, on peut se poser la question… Mes propos le laissent songeur… C’est donc par du parler-moto que je fais la connaissance de docteur Factice, dont j’ai déjà découvert les œuvres ornant à profusion les parois et guéridons de la salle d’attente qu’il partage avec mon propre médecin. « Ah, vous admirez les œuvres de mon colocataire ? » m’interpelle mon chirurgien qui me trouve comme extasié devant tant d’étranges beautés… Ce jour-là, j’ai la tête penchée, non pour ressembler aux visiteurs avertis contemplant les œuvres accrochées aux cimaises pour mieux les détailler mais parce que je souffre d’une péridurale rachidienne loupée. — Vous ne resterez pas paralysé, m’avait rassuré l’anesthésiste, un peu penaude. Il y a eu une fuite, une perte de liquide céphalorachidien si bien que votre cerveau ne baigne plus entièrement dans ce liquide amortisseur. Ça

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provoque des maux de tête. Il faut attendre que la brèche se colmate et que la bouteille se remplisse ! Tout rentrera dans l’ordre dans quelques jours. Pour chasser la douleur, l’espace d’une minute, j’ai découvert qu’il me suffisait de pencher la tête quelques secondes pour obtenir du répit. Et c’est précisément dans cette posture que mon gastroentérologue me découvre absorbé que je suis dans la contemplation de cette singulière galerie. — On se croirait presque au MoMA, n’est-ce pas ? Et d’ajouter, narquois : C’est un sculpteur sur femmes accompli ! Dans cette salle d’attente commune, voisinent donc le frivole et le gravissime, sorte de cohabitation aigre-douce qui rend parfois les conversations chaotiques entre patientes aux prises avec des problèmes vitaux et dames soucieuses de leurs capacités de séduction. Du reste, peu après, docteur Factice, l’esthéticien, installera son luxueux cabinet dans une demeure historique du XIXe siècle. On aura enfin séparé les genres. Les immenses toiles abstraites où le rouge sang le dispute au noir ébène sont toutes signées du docteur Factice, l’artiste dont les modèles se couchent sur sa table d’opération qui tient lieu de fontaine de Jouvence. Des formes anatomiques agitées dessinent des entrelacs si complexes sur la toile que même des spécialistes en géométrie descriptive auraient du mal à décrypter : morceaux de foie ceignant des portions d’intestins grêles, fragments de reins jouant avec des tranches de pancréas, estomac rose vif dansant la sarabande avec un cœur béant posé sur un lit de poumon frais. Le tout ponctué par d’admirables virgules qui ressemblent à des rognons de veau. Un art chirurgical torturé comme une pièce anatomique sur une table de dissection. Le tout en une symphonie de couleurs vives qui éblouissent même le daltonien que je suis. Oui, il s’agit là d’une nouvelle école, qui préfigure l’art anatomi

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que contemporain. Ma contemplation fait surgir un exquis souvenir gastronomique, celui des tranches de foie gras « au torchon » dégustées au restaurant « La Balance » à Toulouse. Précédées de gésiers exquis… Côté sculptures, pas besoin d’herméneute ou d’exégète : un superbe phallus en bronze à reflets bleutés s’exhibe sur une table dont la marqueterie en bois exotique rappelle que la chirurgie esthétique est un métier de rapport. L’opus, en grandeur nature et apparemment noncirconcis, est flaccide. Il repose dans un écrin de velours bleu sur un guéridon de style Empire. Observant le rendu très détaillé du méat et de la collerette du prépuce, je me hasarde : — À en juger par l’hyperréalisme fidèle de la grosse veine bleue, il s’agit là bien d’un moulage, n’est-ce pas ? Seul un petit rire nerveux me répond. C’est celui du docteur Factice, ravi qu’un nouvel arrivant s’intéresse de si près à ses œuvres et – qui sait ? – à la réplique figée dans l’airain de ses propres attributs… Au centre de la pièce, une œuvre plus inquiétante : une femme en tôles pliées et soudées, scindée en deux, transversalement, à la hauteur du nombril. Rien n’y manque : en se penchant un peu, on distingue des organes comme si elle venait de passer par les mains d’un équarrisseur… ou d’un de ces apprentis magiciens inexpérimentés qui scient mal les femmes captives de leur caisson dans les foires populaires. J’affecte un air d’impassibilité alors que je trouve cette création d’un morbide achevé… — Les reflets bleutés sont le fruit d’un procédé secret que mon fondeur toscan refuse de m’expliquer. Ça remonte à Léonard de Vinci, prétend-il… Je hoche la tête d’un air entendu comme si j’étais soudain devenu expert en airains de Toscane… Écouter et faire l’éponge, voilà la première règle d’un journaliste, avant qu’il ne se risque à émettre voire à imprimer ses

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opinions sur papier. Combler son ignorance en captant les propos de ceux qui savent mais qui ne savent ni le dire ni l’écrire, voilà l’une des clefs du métier. Je me souviens de mon reportage sur une nouvelle technique de sidérurgie, la « coulée en continu » à Duisbourg : deux autoroutes d’acier en fusion s’écoulant jour et nuit des hautsfourneaux… À ma grande surprise, il avait fait la une de la Technische Rundschau, alors que j’étais un parfait profane en la matière. Faudrait-il, pour bien vulgariser, ne pas trop en savoir ? Les sidérurgistes suisses qui m’avaient conduit jusqu’à ce portail de la Ruhr pour voir cette merveille, m’en avaient même félicité. Depuis lors, j’en suis certain, les meilleurs vulgarisateurs sont donc des ignares très attentifs et fidèles aux discours de leurs interlocuteurs ! Le tour de la galerie terminé, deux coupes de champagne s’entrechoquent, heureuse ponctuation après ces troublantes découvertes artistiques. Oui, cela vaut bien un article dans le mensuel Trente Jours de mon ami FrançoisLouis de Senger qui réside dans l’une des plus belles propriétés de la région genevoise, au bord du Léman, dans le chalet historique érigé par Masséna lors du bref passage de Napoléon par Genève. — Ça fait des années que je te supplie d’écrire dans mon journal ! me reprochait sans cesse le génial patriarche, éditeur de huit journaux et magazines et, lui aussi, grand amateur de sirènes comme il désignait les très jeunes créatures dont il aimait à s’entourer et partager la couche. Le docteur Factice veut-il bien que nous publiions un texte illustré sur ses œuvres dans ce mensuel ? J’ai déjà mon titre en tête : « Sculpteur sur femmes. » Mais docteur Factice n’encourt-il pas des reproches de publicité non éthique ? — Je m’exprime comme artiste par mes toiles et mes sculptures : Kein Problem !

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Pour immortaliser ses toiles et ses sculptures, l’artiste cherche un photographe compétent. Je lui en recommande un. Voudrais-je bien aussi corriger et réviser son projet de brochure expliquant à ses patientes que la blépharoplastie n’est pas une maladie vénérienne mais une correction des paupières et que la liposuccion est une extraction de la graisse excédentaire au moyen d’une canule sous la peau et non une nouvelle pratique érotique ? J’accepte le deal et n’aurai pas à m’en plaindre. Docteur Factice est très généreux, trop généreux, à tel point que je le lui signifierai lors de la livraison de mon travail. Dénégations et protestations du mandant. Désormais, le « tu » sera de mise entre nous. C’est alors que Crucia, sa compagne, entre en scène. Assez belle femme de style germanique, aux yeux bleus comme ceux des chats persans en porcelaine de Meissen. Contre toute attente, elle n’est pas du tout « fleur bleue » mais plutôt du genre volontariste, décidée et corsetée dans ses convictions étranges. Je ne tarde pas à la voir à l’œuvre, passant sa main armée d’une sorte d’« antenne de Lecher »1 sur divers objets, et s’exclamant sur un ton incantatoire : « Positif ! Très positif ! » Ou, sur un mode déçu où percent le reproche et la contrition : « Négatif ! Très négatif ! » Crucia se gave de livres d’anthroposophie ou de l’École Arcane… Elle cite aussi le Lucis Trust dont l’ancienne appellation fut… Lucifer Trust ! Économiste de formation, c’est une zélée au pas très rapide. À l’aube, elle se jette parfois nue avec son compagnon dans une fontaine publique aux eaux glaciales, proche de sa résidence. De quoi étonner les voisins qui, agacés par d’étranges totems plantés dans le jardin commun, ornés de bandes de textiles colorées flottant au vent, ont déjà déposé plainte devant les tribunaux pour « trouble de voisinage ».

1 L’antenne de Lecher est un outil en géobiologie.

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Tout en écoutant Crucia d’une oreille distraite scandant ses interjections binaires « Positif ! Négatif… », je raconte au docteur Factice le plaisir étrange que peut éprouver un motard en dînant un soir d’été en plein air, à l’ombre de palmiers à Tirano (Italie, 441 m) puis, la nuit venue, l’ivresse et le plaisir de négocier les mille virages du col de la Bernina (2 328 m) et sentir le petit grésil frappant la visière de son casque… — Oui, je sais, c’est comme un changement d’état de conscience, me fait-il remarquer. Il a tout compris. La proximité de l’air qui fouette le casque, la sensation enivrante d’accélération quand on ouvre la poignée des gaz sur une rectiligne ascendante, l’harmonie et le rythme des virages dont chacun exige une inclinaison adaptée, la musique du moteur qui passe d’un lento ma non troppo à un furioso en jouant sur la boîte de vitesses. Ce cheval mécanique, indomptable dans les rectilignes, paraît alors vivant et docile. Extase sur la route de la Bernina qui semble n’avoir été dessinée que pour moi par ce beau soir d’été où l’on ne croise ni ne dépasse plus aucune voiture… à l’heure où les bourgeois s’empiffrent ou jouent au Scrabble dans leur chalet, je me délecte de sensations voluptueuses d’harmonie parfaite entre mon corps, mon esprit, le terrain, la ligne blanche discontinue, les bornes en pierre taillée, au bord du précipice et les éléments. Ce sont là les ingrédients du trip du motard. Peut-être est-ce aussi la sensation océanique qu’a essayé de décrire Freud ? Une forme de pré-extase ou de plongée au Paradis, que j’ai aussi éprouvée en slalomant sur la Traumpiste, longue de onze kilomètres, au-dessus de Scuol (GR) au son des valses de Strauss dans mon oreille. À partir de Salaniva (2 710 m), ladite « piste de rêve » aboutit à Sent (1 430 m), ce qui me laisse tout loisir pour décrire quelques superbes arabesques au rythme des troistemps straussiens et sans nul autre skieur danseur pour gêner mes évolutions, car la foule demeure agglutinée près

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des téléskis sommitaux, là où la neige est la plus fraîche et la plus poudreuse. Pour peu que vous ayez choisi un jour hors des vacances scolaires, au printemps, la piste de rêve vous appartenait en propre… Hélas, depuis lors, on a percé le tunnel ferroviaire de la Vereina qui raccourcit considérablement le trajet des Zuricois et l’accès à la BasseEngadine. Comble de malheur, ces fâcheux qui se déplacent en meutes peuvent désormais charger leurs voitures sur le train… et débarquer en troupeaux bruyants. Me voici donc transformé en agent de propagande touristique, vantant les merveilles du canton des Grisons devant un docteur Factice très attentif. — Venez donc dîner à la maison la semaine prochaine ! Nous sommes végétariens mais si vous voulez bien manger du poisson, nous n’avons aucune objection, nous propose Crucia, très avenante. Puis, le sourcil froncé et l’index dressé comme une maîtresse d’école, elle ajoute, à la fois enjouée et prévenante : — Je vois que vous fumez. C’est très mauvais pour… la Hiérarchie cosmique et ça dérange Maitreya. Je vous expliquerai tout… La Hiérarchie cosmique ? Maitreya ? Là, j’avoue mon ignorance. Enfant, j’avais déjà de la peine à distinguer entre les contes de Perrault, les contes de Grimm, les contes d’Andersen, l’histoire biblique et la mythologie gréco-latine de l’Antiquité. Je n’allais pas encore me brouiller l’esprit en mémorisant tous les noms des divinités de ses propres panthéons orientaux. Jusque-là, des médecins m’avaient bien récité leur catéchisme sur la nocivité du tabagisme mais personne n’avait encore invoqué le Ciel, la Trinité, la Sainte Vierge ou… Maitreya pour condamner le tabac et prolonger ma vie, sans que je n’en aie d’ailleurs émis le souhait.

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Mes nouveaux amis ne sont donc pas des « normopathes », ouf ! Et bien que fils de bourgeois et assez respectueux des codes de la société bourgeoise ordinaire, j’ai toujours eu une affection particulière pour les marginaux, les dissidents, les originaux, les artistes, les reclus et les exclus. Seule la marge est capable d’innovation et, parfois, de saine subversion, donc de progrès. N’est-ce pas la marge qui fait la page ? Il a bien fallu qu’un homme ose proclamer, contre la doxa des maîtres à penser du moment, que la Terre est ronde et qu’elle tourne autour du Soleil, qu’un autre prenne le risque d’ouvrir un corps humain pour en connaître le contenu et – qui sait ? – son fonctionnement. Et qu’un Jaurès s’insurge pour mettre un terme aux abus des maîtres de forges. En l’occurrence, je ne sais pas encore que je vais être servi au-delà de mes espérances…

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Commentaires

Comment peut-on se faire voler ce qu'on n'a pas?

Écrit par : Daniel | 23/02/2019

Lisez les 2 Tomes de mon livre est vous aurez la réponse:-) !

https://www.publibook.com/?s=widmer

Écrit par : Jacques-André Widmer | 23/02/2019

Hum, je crois que vous n'avez pas compris ma question. Désolé.

Écrit par : Daniel | 25/02/2019

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