25/02/2019

Les morts ont toujours tort

mepix.jpgQuand j’étais enfant, maman m’avait expliqué : « Si tu vois des feux follets en passant près du cimetière de notre bourgade, ne t’inquiète pas : ce ne sont que d’inoffensifs effluves de gaz de marais qui prennent feu – surtout en été – en s’échappant des tombes… C’est du gaz méthane. » Mon petit camarade luxembourgeois « en paix » allait donc se transformer en méthane et en squelette mais son âme, elle, voguerait désormais dans les cieux. Fort de telles assurances, je pouvais crâner en passant près du cimetière où ne reposaient, dans mon esprit, que des imprudents, des malades mal soignés, des gens qui ne s’étaient pas trop bien comportés, en un mot : des coupables et des maladroits ou des inutiles. De pitoyables exceptions exceptionnelles.


feufollet.jpgEt il m’est souvent arrivé, dans mon enfance à Aigle, d’admirer de beaux feux follets jaillissant des tombes municipales en produisant de très jolis effets semblables à ceux des feux de Bengale le 1er août en Suisse et le 14 juillet en France… J’avais quatre ans. Il y avait donc, derrière le mur d’enceinte au fond de la terre, madame B. « morte parce qu’elle avait été soignée par un mauvais médecin ». En tirant le rideau, j’avais vu toute la scène qu’on m’avait bien entendu défendu de regarder : « À 3 heures cet après-midi, ils viendront chercher le corps… » murmuraient les commères du quartier. J’avais tendu l’oreille…
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Évidemment, tout émoustillé par l’interdit, j’avais été l’un des premiers du quartier à écarquiller les yeux pour ne rien perdre du spectacle inédit : le corbillard, tiré par deux chevaux, les volets de la maison de madame B. fermés depuis trois jours, les employés des pompes funèbres portant délicatement cette grande et jolie boîte oblongue en bois verni dont les poignées métalliques étincelaient au soleil… Tout métal jaune était pour moi de l’or même si, en mon for intérieur, je savais fort bien qu’il s’agissait de cuivre ou pire, de laiton, comme les tringles de rideaux… La boîte ressemblait un peu à notre morbier sauf qu’il n’y avait ni balancier ni aiguilles pour indiquer les heures. Madame B. pouvait-elle vraiment accepter d’être couchée là-dedans sans protester ? On aurait tout de même pu ménager une lucarne à sa boîte… J’étais aux premières loges pour savourer la scène. — La gorge de l’agonisante, très amaigrie, était aussi fine qu’un verre en cristal, avait confié une voisine après lui avoir rendu une ultime visite. Alors que s’éloignait déjà le corbillard au son du martèlement sourd des sabots des chevaux, des points d’interrogation éclataient dans ma tête : Qui va creuser la tombe et avec quel outil puisqu’il gèle à pierre fendre ? Les fleurs ne vont-elles pas geler instantanément ? Pourquoi certaines tombes ont-elles des croix en pierre et d’autres en bois ? Les chevaux ont-ils mangé assez d’avoine pour atteindre le cimetière ? Pourquoi expirentils autant de buée par leurs naseaux ? En revanche, il est un domaine où j’avais une certitude absolue. Quand on est gentil, que le père Noël vous a même apporté des cadeaux, qu’on obéit à son papa et à sa maman, qu’on se brosse les dents sans rechigner et qu’on ne joue plus avec les allumettes, et qu’on n’introduit pas d’aiguille à tricoter dans les prises électriques… aucun risque : Dieu veille sur nous et nous protège d’un tel destin. D’ailleurs, je ne risquais rien de tel puisque je glissais
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chaque dimanche quatre sous dans la tirelire sur laquelle était juchée une petite figure de négrillon hochant la tête pour me remercier. Alors, ma foi, tant pis pour les pauvres qui n’ont pas bien mangé leur soupe, qui ont bu trop d’alcool ou qui étaient méchants : pas étonnant qu’ils passent dans le camp mystérieux des morts et finissent au cimetière. D’ailleurs, dans mon livre d’images, c’était bien marqué : la Belle au bois dormant finit par se réveiller. Madame B. avait donc encore une chance de s’en sortir après sa mise en terre. (En croquant des pommes, je m’assurais pourtant toujours auparavant qu’aucune sorcière ne les avait empoisonnées…) Cependant, il y avait tout de même des exceptions à mon système de pensée : le petit C., fils cadet de l’entrepreneur de génie civil, avait été écrasé par une pelle mécanique. Il avait quatre ans, comme moi, et je jouais souvent avec lui dans le bac à sable. L’ouvrier avait omis, à l’heure du déjeuner, de faire reposer la lourde pelle mécanique sur le sol, comme le lui imposaient les consignes de prudence du règlement. Le conducteur de l’engin était un immigrant sicilien. La police, paraît-il, était venue ramasser les « restes du petit ». L’enfant s’était juché sur la lourde machine, pendant la pause de midi, avait joué imprudemment avec les manettes. En redescendant de l’engin, la pelle l’avait écrasé. La bourgade était en émoi. Deux jours après l’accident, j’étais allé voir sur place pour constater la présence d’une tache de sang, masquée par une couche de sciure, dans la cour de l’entrepreneur. C’est tout ce qui restait de mon camarade de jeux. Et je ne pouvais, malgré tous mes efforts, aller le voir au Ciel. Enfin, le vieux balayeur communal à la retraite avait, lui aussi, terminé dans une longue boîte en bois verni : il était tout ridé, édenté et ne tenait plus sur ses jambes et je l’avais vu plus souvent qu’à l’ordinaire tituber à la sortie
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du café « Guillaume Tell ». Pas étonnant ni regrettable, à mes yeux, qu’il fût mort. (Je regrettais pourtant d’avoir loupé le moment où les croque-morts avaient chargé la boîte sur le corbillard et les chevaux piaffant d’impatience en hennissant nerveusement.) Puis mon Kiks est mort : c’était mon vénéré chat tigré. Dramatique. Électrocuté en montant sur des pylônes électriques en bois. Je le pleure encore à l’heure actuelle. Je n’ai vu ni sa dépouille ni la jolie petite boîte oblongue dans laquelle on l’avait probablement déposé. Puis, un jour sur le chemin de l’école, j’ai vu tuer et dépecer un cochon près de la fontaine publique, à ciel ouvert. Il se laissait ouvrir le ventre sans grogner. Fascinant. (Ce n’est que bien plus tard que j’ai compris d’où venait le jambon…) Et je n’ai versé aucun pleur en apprenant la mort du « Père Bernard », un original très irascible qui élevait quelques lapins et poules dans une étrange bâtisse brinquebalante, faite de bric et de broc, rue de la Grande-Eau. Il était détesté du quartier car il complétait ses maigres revenus de la cuniculture et de l’aviculture par la vente d’appâts pour la pêche : des vers blancs, des asticots appétissants (pour les poissons) qu’il multipliait en laissant mûrir durant des jours des abats de boucherie dans sa cahute. Tous ces morts, chat, cochon, malades mal soignés, vieux alcooliques, « allaient au Ciel » finalement. J’étais rassuré. Moi, j’étais bien là et une telle aventure, c’est sûr, ne m’arriverait jamais. La mort était donc un simple accident fort improbable dont seuls les imprudents, les malades et les méchants étaient victimes. Certains l’avaient vraiment cherché et même, dans certains cas, bien mérité, j’en étais convaincu. J’avais, pourtant, un peu de peine à comprendre que l’on eût enterré madame B. au cimetière mais qu’elle fût en même temps au Ciel. La croix surmontant les sépultu
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res devait sans doute jouer un rôle dans ce singulier voyage vers les nuages. Bien plus tard, j’ai entendu parler du Soldat inconnu. Je ne comprenais pas pourquoi on en faisait si grand cas puisqu’il était inconnu. Pourquoi pleurer quelqu’un qu’on ne connaissait pas ? Et pourquoi pleurerais-je pour mon voisin de chambrée dont je ne savais rien sinon que c’était une sale tronche et qu’il ronflait lourdement ? Vers quatre ou cinq ans, lorsque je feuilletais fébrilement mon Petit Larousse que j’ouvrais à la page du « Squelette humain » avec sa cage thoracique semblable à celle d’épaves de navires drossés contre les écueils et cette étrange colonne vertébrale ophidienne avec une tête de mort au sommet et des dents pas cachées par des lèvres, je pensais souvent à madame B. transformée en squelette. Le jour où l’on a voulu me faire croire que nous avions tous un squelette caché dans notre corps, sous la peau, je vous avoue que cette idée saugrenue m’a donné des hautle-cœur. Les planches anatomiques en couleurs du Larousse montrant les muscles et les nerfs, passe encore… ! Mais l’hypothèse que chacun d’entre nous renferme un squelette et une tête de mort potentielle me dégoûtait franchement. Aujourd’hui encore, j’en suis fort étonné et demeure incrédule malgré l’opinion générale qui prévaut à ce sujet

 

Extrait du Tome I/II Chapitre VI de On m'a volé mon ego

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Commentaires

Cher Monsieur Widmer,

Alors que je souhaitais commencer un dialogue avec vous, je vois que vous avez fermé les commentaires sous le précédent sujet consacré à votre vie. Voyez-vous tout récemment je me suis fais remettre en place par quelqu'un de beaucoup plus jeune que moi, car il est parfois difficile de pratiquer pour soi-même ce qu'on prêche pour autrui. Or cette personne avait tout compris. En foi de quoi, j'ai immédiatement cessé de me plaindre et je me suis remis en question, non sans avoir remercié cette personne pour avoir remis les pendules à l'heure. Et j'ai assumé. Car quand quelque "chose" de désagréable vous arrive (je parle en général), il est vain très généralement de vouloir rejeter la faute sur "les autres". Les "choses" n'arrivent pas par hasard.

Dans votre histoire, je ne sais pas, mais ce que j'en ai lu sur votre billet précédent m'a suffi. Je ne sais pas ce qui vous a motivé, la curiosité, l'attrait des interdits, les risques, la confiance devant un étalage de diplômes, mais toujours est-il qu'apparemment une qualité a été obscurcie: la lucidité. En tant que journaliste vous devriez toutefois savoir ce que sont mensonges et manipulations.

Voyez-vous, j'ai du mal avec votre titre: "On" m'a volé mon égo. Qui "on"? Il indique que vous n'assumez pas ce qui vous est arrivé alors que toutes les décisions et prises de risque ont été les vôtres, vous n'étiez pas obligé de vous engager dans ces relations que vous avez commencé à évoquer.

Par bonheur vous n'avez pas eu d'accident grave avec votre moto. Si cela était arrivé, qui auriez-vous blâmé? La voiture au détour d'un virage? Un caillou sur la route? Un autre "trottoir"? Vous prenez un risque, assumez que diable si un pépin survient. Plus embêtant si par votre comportement vous faites prendre un risque à d'autres. L'épisode de la moto et du trottoir en dit long sur votre caractère, qui lie impatience et besoin de supériorité (dépasser les autres...).

Vous nous parlez d'un Dr. Factice. Un nom bien sûr choisi par vous... après coup. Pourquoi n'avez vous pas compris que c'était une personne toxique? Manque de jugement? De lucidité? Si on a un égo (et bien structuré), on devrait comprendre assez vite ce que représente et vaut une telle personne. Quand on est dans les apparences et la superficialité, au contraire... on peut être... ébloui. A qui la faute?

Maintenant je me doute que ce que j'ai écrit là ne vous fera pas forcément plaisir. Mettons que je suis moi aussi curieux. Curieux de savoir si, une fois de plus, vous n'allez pas assumer ou si au contraire vous allez commencer à vous remettre en question et comprendre que ce qui vous est arrivé n'est pas arrivé par hasard.

Je vous souhaite une bonne journée,
Daniel

PS: "Je ne tarde pas à la voir à l’œuvre, passant sa main armée d’une sorte d’« antenne de Lecher »1 sur divers objets, et s’exclamant sur un ton incantatoire : « Positif ! Très positif ! » Ou, sur un mode déçu où percent le reproche et la contrition : « Négatif ! Très négatif ! »"
Cela me suffit pour comprendre où vous avez mis les pieds. Mais bon, j'imagine que nous n'avons pas la même éducation ni surtout les mêmes valeurs. Ah,le goût pour le charlatanisme...

Écrit par : Daniel | 25/02/2019

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Cher Monsieur,

Mes commentaires étaient fermés par inadvertance de ma part. Je viens d'y remédier.

Peut-être conviendrait-il de lire les 2 Tomes de mon opus "On m'a volé mon ego. Témoignage d'une abomination vécue et vaincue" avant de commenter mon livre dont vous n'avez pu lire qu'un extrait.

En fait, je ne regrette nullement mon expérience hyper-traumatique imputable à ma seule curiosité professionnelle et n'en fais nul grief à quiconque, sans avoir jamais manqué un jour de travail pour plusieurs media en plusieurs langues car ce fut le scoop de ma vie : Je connais depuis lors tous les sinistres secrets des Esotéristes, Gnostiques, Magiciens, Occultistes,Sorciers et Satanistes sans oublier les adeptes des mancies...opérant sous le vocable d'arts divinatoires.

Merci de votre intérêt pour mon ouvrage disponible gratuitement dans toutes les Bibliothèques municipales de la Ville de Genève ou chez l'éditeur, sur papier ou en .pdf

https://www.publibook.com/?s=widmer

Écrit par : Jacques-André Widmer | 25/02/2019

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Cher Monsieur Widmer,

A vous lire aujourd'hui, j'ai le sentiment que j'ai mal interprêté le titre de votre livre qui résonne pourtant bien comme une plainte... pour vol. Vous assumez donc, et alors bravo! Les "sinistres secrets"... à part des enfumages, des prétentions, et de pseudo-secrets, je ne vois pas. Pourquoi "sinistres"? Sont-ce des crimes? Sont-ce des sectes qui manipulent les gens pour les dominer, voire les réduire à une forme d'esclavage? Des escroqueries style scientologie? Je suppose que vous révélez ces "secrets" dans votre livre. Si c'est le cas, je voudrai bien le lire, pour rigoler un bon coup, autrement... je ne suis pas intéressé par votre introduction du "Dr" Factice et de sa Cruche.

Sinon où le scoop ou dois-je dire les scoops, tellement vous mentionnez de "groupes" différents (7 j'ai compté), ont-ils été publiés? "On" ne vous a pas fait d'ennuis ou autres pressions, chantages pour ne pas les révéler?

"Est-ce que moi, je suis toi ? Ou est-ce que toi, tu es moi ? Qui peut être assez fou pour poser une question aussi absurde ?" J'imagine que vous ne lui avez jamais posé cette dernière question. Pourquoi donc?

Et j'ai l'impression que vous faites le forcing pour qu'on lise votre livre. Quelle est votre motivation? Je ne pense pas que ce soit pour augmenter le tirage, vu que vous nous dirigez vers les bibliothèques.

Un autre point: en tant que professionnel, comment se fait-il que vous n'ayez pas réussi à garder une distance critique lors de cette (en)quête qui aurait évité l'hyper-traumatisme que vous évoquez.

Et finalement, je me demande ce qu'en pensent votre famille, vos enfants...

Bien à vous,
Daniel

Écrit par : Daniel | 25/02/2019

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A défaut de vouloir ou de pouvoir lire mon ouvrage en 2 Tomes pour le commenter en toute connaissance de cause et avec plus de pertinence, je vous recommande cette lecture:

https://www.info-sectes.org/esoterisme-en-vogue/esoterisme-en-vogue.pdf

J'ai publié mon livre à compte d'auteur rn 2014 pour mettre le public en garde contre l'origine occulte de nombre de "médecines alternatives", la plupart d'origine occulte. La plupart d'entre elles menacent les patients d'une atteinte à leur identité ("occult bondage". Vous désirez en savoir plus ? Lisez mon livre:-)!

Il est aussi disponible, si vous n'habitez pas Genève, sur le réseau RERO:

https://www.rero.ch/page.php?section=infos&pageid=rero_info

Écrit par : Jacques-André Widmer | 25/02/2019

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Monsieur Widmer,

Futures éducatrices croyant aus feux follets sans en connaître la source, la réalité ou la vérité… avec une camarade nous décidâmes d'aller de nuit sur les tombes d'un cimetière proche, à Nyon, pour y jouer du pipeau histoire de voir si les feux follets (à notre ressenti magiques ou mystérieuses entités) rappliqueraient.

Las! en revanche, scoop inouï, la chasse d'eau du cimetière se fit entendre plusieurs fois.

Se pouvait-il que les morts… la nuit… de nuit doivent se rendre au "petit coin"!?

Monsieur Widmer… vous arrive-t-il de repenser à vos souvenirs d'antan en y ajoutant un... brin d'humour…

Personne ne peut vous voler votre âme...priez-vous (ne sachant pas à quoi je m'engageais il y a bien longtemps je vis un pasteur, semblait-il, mettre soigneusement à l'abri mon âme sous la forme d'une petite flamme que je pourrais récupérer plus tard

non sans rapport avec l'auteur de mes jours qui partit en guerre avec la recueil entier des symphonies de Beethoven.

Bientôt l'ensemble de son chargement l'épuisant il enterra les symphonies sous un arbre en se disant qu'il ne manquerait pas de les reprendre à son retour

ce qu'il fit…


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Écrit par : Myriam Belakovsky | 01/03/2019

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